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[LP, M, EXP] Tomber sur une tuile - 12/04/35
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Evènements

Anonymous
Invité
Mar 17 Jan - 20:28







Tomber sur une tuile
Interprété par Ivy Lockhart, Jena Higgins, Kyle Collins et James Everett.

Ivy Lockhart

Anonymous
Invité
Mer 18 Jan - 0:35
La matinée était déjà bien avancée, à la limite de la mi-journée même, quand je me rendais à l’évidence que mon corps était désormais dans l’incapacité la plus totale de poursuivre les efforts sportifs auxquels je m’astreignais chaque jour. Suante et essoufflée, j’observais le sac de frappe osciller lentement, dans un mouvement pendulaire au bout de sa chaîne de suspension. Mes poignets et mes phalanges me faisaient un mal de chien malgré les bandages enserrant mes pognes ; mais cette souffrance n’était rien en comparaison du feu et des contractures qui me brûlaient biceps, triceps, deltoïdes et autres muscles inconnus à mon vocabulaire, mais bien présents. Au fil des jours, des heures et des exercices, j’avais eu la surprise de voir commencer à se dessiner les sillons de mes abdominaux, à peine saillants, sous l’épaisseur maigrichonne de ma peau.

Et sans trop savoir pourquoi j’y portais un réel intérêt, je me demandais si Kyle l’avait lui aussi remarqué, et si le cas échéant, cela lui plaisait ou au contraire le révulsait ; à moins qu’il n’en avait strictement rien à battre. De bien drôles d’interrogations dont je ne comprenais même pas l’origine en réalité. Intriguée, je me demandais même si je ne me voilais pas la face vis-à-vis de mon amant, si notre relation purement et simplement physique ne commençait pas à prendre une autre dimension, si je ne cherchais pas à nier la réalité de mes sentiments naissants, ou plus simplement les étouffer par crainte d’une nouvelle déception. Une étrange crainte que je sentais se muer en colère, suffisamment pernicieuse pour que je l’exprime d’un nouveau et ultime coup de poing rageur dans le sac de frappe, redonnant un bien maigre élan à son rythme ralenti avant de tourner les talons, grommelant quelques jurons inintelligibles entre mes lèvres avant de quitter la salle de sport.

J’avais regagné mon dortoir d’un pas déterminé, désireuse de prendre une bonne douche bien délassante, tant pour mon esprit que pour ma peau suintante et mes muscles brûlants. Mais en entrant, je tombais nez-à-nez - ou presque - avec la silhouette élancée de Jena. Je manquais de peu de sursauter, tout comme elle en fait à ce que j’en remarquais, et je restais interdite quelques secondes avant de me reprendre une fois la surprise passée.

“Salut…” lui lâchai-je tout simplement sans autre forme de politesse, malgré que nous eûmes passé la majeure partie de la journée précédente à nous relayer à la garde alors que tous les autres étaient de sortie. Néanmoins, je ne reprenais pas immédiatement ma progression en direction de la salle de bain, remarquant que la blonde semblait s’être équipée en prévision d’une sortie.

“Tu vas quelque part ?” lui demandai-je avec une curiosité évidente, inspectant plus en détail son équipement avant de retrouver la clarté de son regard. A la petite moue circonspecte qu’elle afficha cependant, je me sentis prise d’un doute quant à la rhétorique de ma question, ou l’indiscrétion de celle-ci peut-être ? Sa réponse fut précédée d’un long soupir que je devinais triste, ou a minima, contrarié.

“Oui. J’ai besoin de sortir un peu,” me confia-t-elle non sans une certaine rudesse dans la voix. Une rudesse que je ressentais comme m’étant personnellement destinée ; bien que je devais certainement me faire des idées, à moins que ce n’était encore mon esprit qui me jouait son habituel tour de parano naissante.

“Ah...” m’étais-je contentée de répondre dans cette unique syllabe, presque par réflexe. En vérité, qu’est-ce que ça pouvait bien me foutre de savoir ce qu’elle comptait faire de sa journée de repos ? Rien, sauf que je ne parvenais pas à me défaire de ce sentiment qu’elle avait quelque chose contre moi personnellement, comme un ressentiment à mon égard, d’autant que nous n’avions jamais vraiment eu l’occasion de discuter elle et moi.

“J’peux t’accompagner ?”


Inutile de me demander pourquoi je lui avais posé cette question tant je me rendais compte qu’elle m’avait autant échappée que surprise moi-même. Mais qu’est-ce que j’étais en train de branler, putain de merde ? Une question qui sembla la surprendre tout autant que moi en réalité, alors que je pouvais la voir froncer les sourcils et plisser les paupières en me dévisageant avec insistance. Un étrange malaise flotta entre nous durant quelques secondes, aussi lourd qu’il se voulait silencieux, qu’elle choisit enfin de briser d’un claquement de langue et d’un haussement d’épaule.

“Pourquoi pas, si tu y tiens… J’allais partir consulter les cartes du coin, t’as une préférence ? Un coin ou un besoin en particulier ?” me demanda-t-elle, presque à contrecœur cependant.

“Euh… Une zone indus’ de préférence. J’ai besoin de matos pour les travaux d’aménagement que James a demandés.”

“Très bien. Je vais regarder ça et prévenir les autres. Prépare-toi rapidement, la journée est déjà bien entamée,” m’ordonna-t-elle presque d’un ton toujours aussi sec avant de quitter la piaule. Une demande à laquelle j’acquiesçai d’un vif hochement de tête avant de me diriger vers mon armoire, récupérant quelques vêtements moins sportifs. Puis je m’étais dirigée vers la salle d’eau, me contentant d’une douche très rapide, tant pour économiser l’eau chaude que le temps.

Par la suite, je m’équipais du matériel que James m’avait octroyé lors de la répartition opérée deux jours plus tôt, les cheveux encore humide et l’esprit embrumé par la douche. Malgré tout, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une certaine appréhension quant à devoir partir en compagnie de Jena. Je ne savais rien d’elle, je n’avais pas confiance en elle, malgré les incitations de notre chef de camp à ce sujet ; et pour une raison que j’ignorais, elle ne semblait pas m’apprécier. Pourtant, je me trouvais là, à légèrement resserrer les bretelles de mon sac-à-dos autour de mes épaules, dans lequel j’avais glissé ma boîte à outils, quelques provisions de nourriture et une bouteille d’eau pour la route.

Les couteaux de lancers bien à leur place, le petit VP-70 glissé à ma taille, niché entre les creux de mes reins, le talkie et la lampe-torche tous deux clippés de part et d’autre de ma ceinture à outil, il m’avait fallu un peu moins de quinze minutes pour me présenter dans le couloir, devant une Jena qui n’en finissait pas de faire les cent pas.

“J’suis prête,” l’informai-je simplement, d’une voix informelle. “Où est-ce qu’on se rend du coup ?”

Jena Higgins

Anonymous
Invité
Mer 18 Jan - 22:53
Méthodiquement et avec une certaine lenteur, je nouais les lacets de mes chaussures avec fermeté, les entrelaçant avec grand soin autour de mes chevilles en ceignant languette,soufflets et contrefort, avant de les recouvrir du bas de mes manches de pantalon. Mon sac à dos déposé contre la porte close de mon armoire au côté duquel se trouvait, crosse reposant au sol, le fusil Steyr AUG. Sur la petite table de chevet jouxtant mon lit, le massif Desert Eagle trônait là, pour l’instant privé d’un quelconque intérêt de ma part. En effet, j’étais restée particulièrement bougonne au cours des deux derniers jours écoulés, très précisément depuis que James avait revu la répartition du matériel et des équipements de chacun en fonction des forces et faiblesses. Une répartition certes efficace - et je ne pouvais blâmer James des efforts qu’il livrait pour optimiser l’efficacité du groupe dont nous avions la charge - mais je ne me pouvais m’empêcher de ressentir tristesse et frustration d’avoir vu mon Five-seveN, l’arme de William, finir entre les mains de Kyle. Un souvenir d’autant plus douloureux que c’était la dernière relique, avec la photo de famille froissée glissée dans mon sac à dos, qui me restait de mon défunt époux. Une arme qui semblait destinée à être tenue par des mains d’hommes que je ne pouvais pas espérer reconquérir.

Plus que jamais en cet instant, je me sentais affreusement seule, ayant eu tout le loisir en prime de ressasser toute cette mélancolie lors de la journée précédente, au sein d’un campement désert. Ou presque. Il n’y avait eu qu’Ivy et moi durant de longues heures, et à l’exception de quelques échanges purement informels, je n’avais pu - et encore voulu - discuter de quoi que ce soit avec cette nana. Si notre chirurgien et chef de camp avait bien tenté de me raisonner à son sujet, c’était pratiquement tombé dans l’oreille d’une sourde. Je ne lui faisais clairement pas confiance, et n’arrivais même pas à me trouver des raisons de faire preuve de l’empathie ou de la compréhension réclamée par James.

J’avais beaucoup de mal à l’admettre, me voilant le plus souvent la face à ce sujet, mais je savais au plus profond de moi-même que j’étais jalouse, franchement envieuse du statut de la petite mécano, jouissant d’une amitié et d’une confiance qu’elle ne méritaient clairement pas selon moi. Trop de cachotteries, de décisions et d’actes solitaires, au détriment des autres, au sein de ce groupe comme de l’ancien. Et les pseudo-excuses de ses épreuves ou de sa perdition ne tenaient guère, n’atténuaient en rien les griefs que je pouvais avoir contre elle. Nous avions tous connu nos épreuves, nos souffrances, charrions chacun à notre manière nos fardeaux et tâchions pour autant de ne pas foutre la merde auprès des autres.

J’en étais là de ressasser, une nouvelle fois, mes rancœurs et mon sentiment de solitude quand je me décidais enfin à aller de l’avant, pour aujourd’hui. Je tendais le bras par-dessus le matelas sur lequel j’étais assise afin de récupérer le Desert Eagle en main, puis je me relevais. Je logeais l’arme dans l’une des profondes poches de mon pantalon cargo, puis enfilais mon sac à dos et passais enfin la sangle du fusil d’assaut en bandoulière, laissant reposer la carcasse métallique contre mon abdomen. Finalement parée, je me dirigeais vers la sortie du dortoir, désireuse d’aller prendre l’air aux alentours, voire dégommer quelques zombies pour me passer les nerfs et savourer quelques fractions de satisfaction revancharde.

C’était sans compter sur l’irruption de ma compagne de chambrée qui ne manqua pas de me faire sursauter, reculant d’un pas réflexe, surprise, pour éviter de me prendre le battant de la porte dans le coin du nez. Malheureusement, si j’avais pu éviter de justesse le choc d’avec la porte, je ne m’étais pas attendue à l’interrogation d’Ivy qui avait succédée à son bref salut.

Quelques instants plus tard, quittant le dortoir au terme de notre petit échange, j’en étais encore à me demander ce qui m’avait pris d’accepter sa proposition. Certes, elle m’avait pris de court, mais je ne me trouvais pas d’excuse. C’était le genre de situations que j’avais pourtant eues l’habitude de rencontrer et m’affranchir sans problème presque quotidiennement dans ma carrière. En réalité, même si je n’avais aucune envie de me taper la compagnie d’Ivy dans une sortie, j’en avais le besoin. Et le côté rencard en tête-à-tête de celle-ci me permettrait enfin de cerner le personnage. Soit elle parvenait à se racheter un minimum de crédit à mes yeux, d’une façon ou d’une autre, soit elle finirait de me convaincre des ressentiments que je nourrissais à son égard.

Mais l’heure n’était plus à me questionner. Je devais tâcher de trouver l’itinéraire le plus adapté à partir de notre position pour atteindre la destination que je nous avais presque immédiatement fixée quand la mécano m’avait parlé de viser une zone industrielle : la déchetterie de Snyder que nous avions visitée avec Elizabeth, Mark et Johann auparavant. D’ailleurs, je profitais du trajet dans le corridor pour aller consulter les cartes du secteur pour me demander ce qu’étaient devenus les deux hommes restés avec Melody. Allaient-ils bien ? Comment se déroulait leurs propres quotidiens, à eux comme à tous ? Des questions qui tournaient sans que je n’ai vraiment à cœur de prendre un jour le risque d’aller les voir. Qui savait quel pas pouvait franchir Melody au nom de la préservation de son groupe la prochaine fois ?

Une question dont je préférais ne pas connaître la réponse, ou du moins, le plus tard possible. Parvenue à destination, je me mettais à plancher sur les diverses cartes des secteurs alentours, tâchant de dégoter puis mémoriser l’itinéraire le moins risqué, même si d’une façon ou d’une autre, hélas, cela nous obligerait à traverser une partie de la ville, avec tout ce que cela pouvait bien impliquer comme probables emmerdes. J’en profitais dans le même temps pour informer le guetteur/opérateur-radio de notre sortie, comme du secteur où nous comptions nous rendre, avant de finalement regagner le couloir à proximité du dortoir féminin, espérant qu’Ivy aurait au moins eu la décence de se dépêcher dans ses préparatifs de sortie.

Mouaaaais non. Pas vraiment. En la voyant ressortir, je comprenais qu’elle avait malgré tout pris le temps d’une douche, à en juger par ses cheveux encore humides. Constatant cela, je levais les yeux vers le ciel en secouant légèrement la tête d’exaspération, décidée à bien lui faire passer le message quant à mon impatience, me demandant même si elle avait la moindre conscience des réalités alors que nous étions midi passé.

“Bien. Il y a une déchetterie à l’ouest de la ville, dans un secteur industriel. Ce sera notre destination du jour. L’opérateur-radio est prévenu de notre sortie, et aussi d’où nous allons. Tu y trouveras très certainement ton bonheur. Par ailleurs, on avait signalé un gros embouteillage dans le coin, puisque t’es là on en profitera pour essayer de récupérer un véhicule pour rentrer. Ça te convient ?”
lui avais-je expliqué, sans trop entrer dans les détails. J’arquai un sourcil étonné en réponse à son haussement d’épaule.

“On n’y va pas en bagnole ?” me demanda-t-elle, légèrement contrariée. Une question à laquelle je répondis dans un premier temps d’un signe de tête.

“Négatif. J’ignore si la route est praticable jusque là-bas. Ce sera l’occasion de faire une reconnaissance du trajet. On passera plus inaperçues à pied, surtout si on vient à tomber sur d’autres survivants. On peut y aller maintenant ?” finis-je par la presser, de plus en plus impatiente.

“Okay, okay ! C’était juste pour savoir…” sembla capituler mon interlocutrice, une certaine exaspération dans le ton. Visiblement, mon humeur s’avérait parfaitement communicative. Un bon point pour moi puisque j’envisageais de la pousser plus profondément dans ses retranchements pour mieux la cerner. Mais pas ici, pas maintenant.

“Pas trop tôt…” marmonnai-je d’un ton renfrogné avant de prendre la tête de notre petit duo, direction la sortie du Perchoir, puis celle du périmètre.

Le début du trajet se fit dans le silence le plus total, si l’on exceptait quelques pépiements d’oiseaux dans les alentours ou le bruit de nos semelles froissant les feuilles mortes recouvrant une bonne partie du bitume poussiéreux. Et après le début de semaine à la météo franchement dégueulasse, il n’était pas désagréable de faire la route sous un soleil plus présent et des températures plus chaudes. Néanmoins, alors que l’astre franchissait son zénith, je pouvais sentir ses rayons dardant me cuire la peau de mes épaules et de mes bras nus, ce qui me faisait d’autant plus apprécier l’ombre bienvenue de la visière de ma casquette comme les verres fumés de mes lunettes de soleil. De temps à autre, je veillais à la présence de ma compagne d’excursion à mes côtés, m’enquérant de sa progression et de son rythme de marche, car quoi que j’en pensais, je n’en restais pas moins responsable d’elle, comme tout autre membre du groupe que j’avais promis de protéger. Une situation légèrement loufoque, dont j’aurais pu prendre plaisir à me moquer si je n’en étais pas moi-même l’une des deux composantes.

Ivy Lockhart

Anonymous
Invité
Jeu 19 Jan - 20:18
Finalement, j’avais emboîté le pas à Jena alors qu’elle semblait déterminée à prendre la tête de l’excursion, rôle que je n’allais certainement pas lui disputer. Dès lors que l’on me sortait de mon domaine de compétences, je préférais - et de loin - adopter une position de suiveuse. Je n’en restais pas moins extrêmement réservée quant au déroulement de notre sortie, déjà que je me trouvais passablement remontée face à son comportement assez méprisant à mon égard. Et si je tentais de rester un minimum optimiste à propos des possibilités que nous avions de mettre les choses à plat entre nous, je doutais très sérieusement être en mesure de conserver mon sang-froid déjà bien dilué si elle continuait de me titiller de la sorte.

J’avais jusqu’à présent gardé pour moi les remarques qui m’étaient spontanément venues à l’esprit tandis qu’elle me prenait de haut et me faisait part sans subtilité de son impatience, déterminée que j’étais à poursuivre mes efforts pour me racheter auprès de chacune des personnes que j’avais pu décevoir par mon comportement passé. Mais ma bonne volonté comme ma patience avaient leurs limites, d’autant plus à l’égard d’individus qui m’étaient peu familiers. Si cette blondasse espérait pouvoir monter sur ses grands chevaux sans conséquence, elle se foutait le doigt dans l’oeil jusqu’à pouvoir s’en gratter le cul.

C’est pourquoi, je le pensais, le début de notre progression hors du Perchoir se déroula dans une ambiance pesante où aucune syllabe ne fut échangée. Et cela sembla s’éterniser jusqu’à ce que nous parvînmes à la lisière de Snyder, le paysage semi-rural environnant cédant peu-à-peu du terrain face à l’urbanisme. Des pavillons épars bordant la périphérie de la large route, puis des petites maisonnettes s’entassant enfin pour céder place à de petits immeubles d’appartements, aux rez-de-chaussée abritant de petits commerces de proximité dévastés, pillés à maintes reprises. Le verre brisé, le métal tordu, les détritus jonchant les rues, les trottoirs, le sol, les plus légers glissant et s’agitant au gré de la très légère brise qui soufflait depuis le nord, ramenant toujours plus d’odeurs nauséabondes. Et proportionnellement à la densité urbaine croissait la population d’infectés.

Si au début ils n’étaient que quelques silhouettes éparses et lointaines, leur nombre avait fini par devenir non-négligeable, et l’espoir de les contourner sans avoir à les affronter fondait comme neige au soleil. A la suite de la blonde, je trouvais refuge au coin d’une petite ruelle sans issue se faufilant entre deux bâtiment aux murs défraîchis. Accroupies derrière une large benne à ordures nauséabonde d’un vert sombre rongé par quelques taches de rouille, je m’en remettais entièrement aux yeux et observations de Jena à propos de notre progression. Son fusil en main, l’oeil collé dans la lunette intégrée, j’attendais qu’elle en termine de balayer les environs. Des chuintements s’échappèrent par accoup de la bouche du cylindre de son silencieux à trois reprises, et je devinais les silhouettes abstraites de deux cadavres ambulants s’écrouler de l’autre côté de la rue.

“Suis-moi. Pas de bruit,” m’avait-elle ensuite soufflé dans un murmure abrupt avant de s’élancer dans la traversée de la rue. Et si je n’avais en rien apprécié son attitude envers moi jusqu’à présent, je devais bien lui reconnaître que j’appréciais cependant de lui coller aux basques. Et la progression reprit ainsi, à un rythme affreusement trop lent, ponctuée de pauses et de détours, animée de changements de rythmes particulièrement physique, de sprint piqués sur quelques dizaines de mètres d’un couvert à un autre. Et ce jusqu’à tomber sur le nœud le plus épineux du problème, pour lequel je comprenais mieux la volonté de la blonde de faire le trajet à pied : la présence d’un bus scolaire couché sur le conducteur en travers de la route, son capot moteur écrasé contre la façade d’une boulangerie, encastré sur une vingtaine de centimètre ayant provoqué l’effondrement de quelques briques.

Le massif véhicule de transport ne laissait comme seul point de passage qu’une bande de bitume, trop étroite pour laisser passer une voiture. Une moto à la rigueur aurait pu s’y faufiler, mais c’était sans compter sur l’embouteillage monstrueux qui s’était produit consécutivement à l’accident. Tout autour de ce mastodonte que je savais jaune, bien que je ne le percevais pas de cette nuance, se trouvaient stationnés de nombreux véhicules de secours. Ambulances aux parois maculées de traînées sanguinolentes, la peinture blanche passée, rayée et abîmée par les intempéries, les chocs et trouée de quelques impacts de balles. Des véhicules de police également, incendiés et dévastés, seulement reconnaissables par les restes de gyrophares sur le toit et les lettres noircies du SPD qui ornaient leurs ailes calcinées.

Je ne pouvais guère m’imaginer l’ampleur du chaos qui avait dû régner ici, les hurlements des sirènes, des enfants, des secours, les éclats lumineux des gyrophares, la foule des curieux et des inquiets ; et très certainement les morts qui se livraient à une boucherie chaotique, offrant toujours plus de consistance et d’épaisseur au chaos. Du moins, je pouvais au mieux dresser un parallèle avec le propre chaos que j’avais vécu à Austin quand celui-ci avait fini par débarquer.

Des souvenirs fugaces et brouillons, sûrement souillés par les altérations et les horreurs que mes cauchemars avaient pu y distiller, à l’image de ce malaise qui me gagnait alors que je ne pouvais détacher mon regard de la massive carcasse du bus scolaire, de ce qu’avaient dû connaître leurs occupants, je me revoyais dans la cour de cette école, à fuir les enfants infectés, à déléguer cette ignoble tâche à l’aîné Jefferson. Et si la même chose, la même scène d’horreur venait à se reproduire ? Comment y réagirai-je cette fois-ci ? Je glissais un regard vers Jena, me demandant si elle était capable d’aller jusque là, de commettre un acte aussi ignoble, et pourtant nécessaire ? Je ne souhaitais pas avoir de réponse à cette question, me contentant de garder le silence en l’observant.

Sans un mot, elle m’avait désigné l’épave abandonnée d’un monospace Ford, stationnée à une trentaine de mètres de l’autobus. Le véhicule, les pneus crevés, ne présentait strictement aucun intérêt sinon le couvert tout relatif qu’il pouvait bien m’offrir. J’avais acquiescé d’un hochement de tête muet, avant de m’y diriger en trottinant, la gorge nouée et jetant de brèves œillades en direction de la seconde de James qui ne faisait pas mine de me suivre vers le monospace. Je m’arrêtais donc à mi-chemin entre le véhicule et ma précédente position, curieuse de découvrir ce qu’elle pouvait bien avoir en tête. Et tout ce que je pus récolter comme informations de sa part fut une série de gestes du bras gauche m’incitant fortement à continuer vers le monospace. Je m’exécutais sans rechigner, bien trop mal à l’aise dans cet environnement pour me risquer à une quelconque et dangereuse initiative.

De quelques foulées supplémentaires, je gagnais le monospace, m’accroupissant à hauteur de l’aile avant droite et observant les environs immédiats. Loin devant, je pouvais voir pas moins de quatre rôdeurs errant sans but à l’intersection perpendiculaire entre les deux rues, à l’opposé du bus renversé. Les sans-âmes déambulaient sur le trottoir en un petit groupe compact, comme une bande de potes qui n’avaient rien à se dire, l’un d’eux heurtant même une bouche d’incendie devant une petite boutique dont je devinais sans mal les contours du logo publicitaire. Une véritable bénédiction en soi vu le temps depuis lequel que j’attendais cela : un putain d’opticien.

Galvanisée par cette découverte, je me relevais légèrement et me tournais en direction de Jena dont la silhouette fluette s’était encore éloignée au point que je ne parvienne même plus à en distinguer nettement les contours. Levant mon bras droit, j’essayais de lui faire signe de venir, agitant mon bras pour essayer de capter son attention en lui désignant ensuite la boutique d’opticien. M’avait-elle vue ? Oui ? Non ? Je venais de la voir bouger un bras. Venait-elle de me donner son accord ? Je plissais les paupières pour tenter de mieux la distinguer, en vain.

“Oh et puis merde… T’as qu’à pas m’laisser sur le bas-côté, cocotte,” maugréai-je dans un murmure rauque en baissant mon bras pour finalement me tourner en direction des quatre infectés qui me barraient la route.

Jena Higgins

Anonymous
Invité
Ven 20 Jan - 0:36
Une fois Ivy parvenue au monospace après avoir dû appuyer mes gestes à plusieurs reprises pour lui faire comprendre d’aller se mettre à couvert là-bas, je portais ma main gauche à mon harnais pour couper le talkie-walkie. Je n’avais aucune envie qu’une communication entrante n’attire une attention non-désirée vers moi. Puis, je relevais le canon du Steyr AUG devant moi, tenant à nouveau l’arme à deux mains en balayant la zone de l’accident. Je pointais l’orifice de mon canon en direction de l’ambulance dans un premier temps, le véhicule que j’estimais le plus dangereux car susceptible de me cacher une menace, contrairement à l’autocar qui n’avait qu’une issue possible : sa porte arrière.

Deux infectés se trouvaient agenouillés à même le sol, occupés à dévorer je ne savais quoi au pied de l’ambulance, dans un concerto de bruits de succions parfaitement dégueulasse. Lentement, prenant garde à l’endroit où je posais les pieds avant de ne pas écraser sous ma semelle l’un des nombreux détritus traînant-là, du papier que je pouvais froisser, ou encore des canettes en alu vides ; j’avançais de quelques pas dans leur direction, alignant la mire de mon arme avant de presser la détente à deux reprises. Deux petites gerbes de matières organiques s’élevèrent dans les airs en une traînée qui acheva de se répandre un peu plus loin sur la chaussée tandis que les deux corps s’effondraient l’un après l’autre dans une secousse avant de devenir parfaitement inertes.

Quinze. Il me restait quinze cartouches dans le magasin plus une de chambrée. Seulement seize projectiles et nous n’étions qu’à mi-chemin - grosso modo - de notre destination. Après quoi, il me faudrait user du Desert Eagle confié par James, pistolet certes puissant, mais que je trouvais excessivement lourd et doté d’un trop fort recul pour que je le manie avec autant d‘aisance que mon ancien FN. Sans parler du poids supplémentaire conféré par le silencieux adapté à son canon. Enfin... J’avais bon espoir que l’aisance finisse par venir à l’usage. Et l’usage serait forcément fréquent.

Avançant vers les deux rôdeurs abattus, sans baisser mon arme par excès de prudence - on ne savait jamais - je parvenais enfin à leur hauteur et les dégageais d’une poussée de semelle, les faisant rouler sur le côté pour révéler leurs proies. Un clebs. Sûrement un vieux chien pour s’être laissé ainsi avoir par deux créatures complètement déliquescentes, mais c’était difficile à dire alors que la peau et les chairs de l’animal avaient été déchiquetés par les deux morts. Je réprimais un haut-le-cœur provoqué tant par la vision dégueulasse que l’odeur putride que dégageait le corps.

Puis je me détournais du funeste festin pour m’avancer jusqu’à l’autocar, contournant le long véhicule en longeant son toit d’un jaune éclatant, recouvert çà et là de quelques plaques grisâtres de lichen, jusqu’à en atteindre l’arrière. Et déjà j’avais eu le pire et plus mauvais pressentiment possible en voyant le bus, semblait percevoir quelques craquements en provenance de l’intérieur de l’habitacle. Lentement, et précautionneusement, j’avançais mon visage à hauteur de la lucarne de verre qui se découpait dans le battant de la porte arrière, demeurée fermée malgré l’accident. Et pour cause, ses charnière se trouvaient orientées vers le ciel. La gravité avait probablement empêché l’ouverture du battant, ou du moins avait dû le faire se refermer. Mais si le chien dévoré représentait déjà en soi une horreur, découvrir au-travers du carreau poussiéreux une multitude de petites silhouettes - que j’estimais n’être pas plus âgées d’une dizaine d’années - représentait une véritable épreuve insoutenable.

Presque dans un réflexe, je détournais le regard et le reste de mon corps pour l’amener à se plaquer contre la carrosserie arrière, relâchant mon arme pour me plier en avant, les mains sur les cuisses. Je prenais de longues et profondes inspirations pour retenir en place le contenu de mon estomac qui menaçait de déborder d’entre mes lèvres. Une dizaine de seconde tout au plus, où je fermais les paupières et tentais de chasser l’image d’une vingtaine de mômes croupissant dans l’habitacle de cet autocar que personne n’avait eu le cran - ni la stupidité - d’ouvrir. Puis le malaise légèrement redescendu, je me remettais en marche, dépassant le pare-choc arrière du véhicule par l’étroit passage sur le trottoir pour découvrir le début d’un embouteillage monstrueux qui s’étirait à perte de vue dans la longue rue rectiligne, dans les deux sens. Berlines, citadines, breaks et fourgonnettes ; un mélange hétéroclite de véhicules abandonnés par leurs occupants, dont les toits reflétaient la lumière du soleil dans un éclat matifié par la poussière.

Entre les files de voitures, pour autant que je pouvais les distinguer, des infectés. Hagards et totalement déshumanisés, immobiles pour la plupart, quelques-uns se mouvant au gré de je ne savais quel désir morbide. Et je savais notre objectif, notre destination, se trouver là-bas, presque à l’autre bout de cet embouteillage aussi traître et piégeux que monstrueux. Et je refusais de prendre le risque de traverser un tel chaos sur une aussi grande distance avec Ivy pour seul soutien. Ça relevait du suicide assisté, dans le meilleur des cas. Pas le choix, il nous faudrait prendre à nouveau un plus grand détour.

Je levais le nez vers le ciel, à la recherche du soleil  qui redescendait déjà dans le ciel. Ça devait bien faire plus de deux heures que nous étions parties du Perchoir, et nous n’étions qu’à mi-chemin. Je me posais la question de savoir s’il n’était pas plus prudent de nous rabattre sur un coin environnant à fouiller, quitte à reporter notre sortie en zone industrielle à plus tard, en partant plus tôt. Mais l’occasion était trop belle de pouvoir jauger des compétences d’Ivy, entre autres, sans que nous soyons assistées par un autre membre du groupe susceptible de prendre son parti au détriment du mien. Et puisque je souhaitais la conduire dans ses retranchements, de ce que j’avais pu en voir jusqu’à présent, à la laisser compter sur moi, me rendre indispensable à ses yeux et sa survie, je me décidais à tenter le diable. Après tout et d’après les dires de James quelques jours plus tôt, Ivy n’était-elle pas censée être une petite terreur sous ses faux-airs de gamine apeurée. J’en doutais de plus en plus fortement.

Mais je ne pus guère poursuivre mes interrogations alors que des grognements venaient m’arracher à mes pensées. Et quels grognements... Rien à voir avec ceux d’un rôdeur, car en me tournant et braquant mon arme en direction de ceux-ci, je tombais nez-à-nez avec un trio de chiens, la tête baissée, les oreilles en arrières, les pattes fléchies et les babines relevées, dévoilant leurs crocs humidifiés de quelques filets de bave. A leur pelage crasseux, laissant saillir leurs côtes, je comprenais en une fraction de secondes que ces animaux étaient affamés, et qu’ils venaient de se dégoter une proie apparemment à leur goût. Mon cœur vint bondir contre ma poitrine alors que je prenais conscience de mon inexpérience à faire face à ce genre de menace, tout à fait non-conventionnelle. Pouvais-je les effrayer simplement, ou serai-je forcée de les abattre ?

La tension montait de manière palpable à mesure que je sentais ma respiration s’emballer. Les trois clebs s’étaient figés dans une sorte de triangle, avant que les deux situés sur les côtés ne commencent à se déplacer pour essayer de m’encercler. Celui du centre grognait de plus en fort, puis se mit à aboyer à plusieurs reprises alors que je le gardais dans ma mire. Je dus blêmir l’espace d’une seconde tandis que je reculais à pas très lents, mais je n’eus d’autres choix. Ce sale cabot allait rameuter tous les infectés du coin. Je pressais la détente, blessant l’animal à la base du cou, la seconde ogive tirée lui perforant le crâne avant qu’il ne s’effondre dans un couinement. Rapidement, j’avais fait pivoter mon arme pour aligner le chien de gauche, stoppant son avancée d’une courte rafale de trois projectiles, alors que le dernier animal prenait la fuite, pattes au ventre en glapissant et couinant lui aussi.

Je me désintéressais bien rapidement des deux cadavres canins pour reporter mon attention sur les files de voitures qui s’offraient à ma vue, découvrant avec horreur que les infectés auparavant immobiles se mettaient à converger vers les aboiements, vers moi. Un concert de râles et de grognements rauques s’éleva, brisant le silence pour appesantir l’atmosphère comme l’ambiance. La situation virait lentement mais sûrement au cauchemar, encore plus quand derrière moi, un coup sourd résonna, accompagné de râles aigus et étouffés, légèrement nasillards. Le bus. Les gamins infectés. Je fis volte-face, dans un sursaut légèrement surpris. Un nouveau coup fut porté, et je pus voir la porte trembler légèrement sur ses gonds, son battant se décollant même de quelques centimètres de la carlingue. Puis un bras en jaillit. Un bras achevé d’une main trop petite, trop enfantine malgré les marbrures de sa peau parcheminée. La créature allait s’extraire de l’habitacle d’un instant à l’autre, alors que je voyais le battant se relever lentement, se préparant à cracher dehors les horreurs que la carlingue abritait.

Je n’attendais pas de voir la créature s’extraire complètement du bus pour prendre mes jambes à mon coup en revenant sur mes pas. Je localisais le monospace et courais dans sa direction. Récupérer Ivy et foutre le camp de ce coin là. Un plan simple, rapide et efficace. Le genre de plan qui ne marchait jamais. Ce fut très exactement la pensée que j’eue en constatant l’absence de la mécano à l’endroit que je lui avais pourtant demandé de rejoindre. Où était-elle passée ? Rapidement, je faisais le tour du véhicule, regardais à son bord, refaisais un tour tandis que je sentais une certaine panique monter en moi. Panique et colère. Aurait-elle osée faire demi-tour sans moi ? Et surtout sans me prévenir ? D’un geste rapide, je saisissais puis rallumais le talkie niché dans mon harnais.

Ivy Lockhart

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Ven 20 Jan - 18:37
Le dos courbé, les genoux légèrement fléchis, j’avançais en longeant le mur de façade du bâtiment, progressant très lentement en prenant garde de tâcher d’être la plus silencieuse possible. Mes noisettes ne cessaient de faire des allers et retours entre le groupe de rôdeurs devant moi et le sol, désireuse de ne surtout pas foutre le pied sur un déchet quelconque capable de leur signaler ma présence. L’un de mes couteaux de lancer en main, mon poing crispé sur le manche de celui-ci, je redoutais l’instant où il me faudrait passer à l’acte. Je n’avais que rarement fait usage de mon don contre un nombre multiples de menaces, d’autant plus mouvantes, et je n’avais pas le souvenir d’avoir su en tirer un résultat très concluant. C’est pourquoi je préférais me rabattre soudainement sur la petite bouteille de bière vide qui reposait contre la bordure du trottoir, coincée dans le caniveau.

Avec précaution, je m’emparai de l’objet, me redressant ensuite pour la lancer de toutes mes forces plus en avant dans la rue, au-devant du groupe de rôdeurs, essayant d’atteindre l’autre côté de la rue, tant qu’à faire. J’observais la trajectoire en cloche du projectile improvisé, qui alla s’écraser dans un fracas de verre brisé à une quinzaine de mètre de là, contre le capot d’une bagnole abandonnée juste en face. L’effet escompté fut immédiat, les quatre infectés semblant marquer un temps d’arrêt en se tournant vers l’origine du bruit, non sans manifester quelques râles. Puis ils commencèrent à s’éloigner de la devanture de la boutique d’opticien.

Dès qu’il se furent suffisamment éloignés, je reprenais ma progression, toujours courbée en accélérant un peu l’allure, car je pouvais distinguer d’autres silhouettes se manifester au loin, l’une d’elle jaillissant même de sous un porche ombrageux, de l’autre côté. A quelques secondes près, cette saloperie m’aurait très probablement remarquée en train de me faufiler à l’intérieur de la boutique. Un coup de pot que j’estimais limite miraculeux, sûrement une dette que la chance me ferait probablement payer un jour ou l’autre.

Comme je m’y étais attendu, l’endroit avait déjà été visité, sûrement par dépit. Le mobilier avait été retourné, le matériel d’optique comme les ordinateurs, renversés et fracassés dans une lutte pour survivre ou dans un exutoire de frustration, impossible à dire, mais je gardais bon espoir de trouver ce qu’il me fallait : des lentilles. Je me dirigeais vers les bureaux et les présentoirs à montures, fouillant dans leurs tiroirs respectifs à la recherche de boîte de lentilles d’essais. Je n’y trouvais en majorité que de la paperasse, ou des montures - j’en récupérais d’ailleurs trois paires - à l’exception d’un dernier bien garni, non loin de ce qui avait dû être le comptoir de caisse : une réserve de paquets de lentilles de contact. Accroupie devant le tiroir ouvert à son maximum, je fouillais les différents empilements de boîtes, à la recherche de la vergence indicatives des lentilles, jusqu’à tomber sur les bonnes :  -4,5 et -5 dioptries, respectivement pour mes œils gauche et droit. C’était un début, d’autant que quelques flacons de solution de nettoyage se trouvaient stockés là aussi. Je fourrais l’ensemble de mes trouvailles dans les poches latérales et ventrales de mon sac à dos, le comblant au maximum de sa capacité.

Puis je me dirigeais vers l’arrière-boutique, qui devait normalement abriter un petit atelier d’optique. J’avais bon espoir d’y trouver un peu de matériel de taille et de polissage du verre. Et effectivement, j’y trouvais en plus d’une meuleuse de précision éclatée au sol, quelques outils de taille à mine de diamant, un tube de crème de polissage et du papier au grain ultra-fin. Je fourrais ce petit outillage dans ma caisse à outil, au milieu du reste, et glissais dans la poche arrière de mon jean quelques lentilles de verre brut, puis contemplais le gâchis qui traînait là, détruit pour je ne savais quelle raison : traceuse, rainureuse, frontofocomètre… Ce matériel valait une petite fortune, plusieurs mois de salaire explosés au sol, juste par… J’en savais rien. J’étais simplement débectée de ce manque de considération pour les biens matériels haut de gamme, et d’autant plus d’une certaine forme de violence gratuite.

“Ivy !? Ivy !? T’es où bordel !? Ivy !?”

Un hoquet de surprise m’échappa, en même temps qu’un sursaut quand la voix de Jena jaillit depuis le talkie accroché à ma ceinture. Très rapidement, je m’emparai du talkie fixé à ma ceinture, pour en abaisser le volume au minimum audible, avant de presser le commutateur de transmission, parlant à voix basse, à la limite du murmure.

“J’suis chez l’opticien. T’inquiètes... J’arrive.” lui répondis-je d’un ton assez sec, lui renvoyant gentiment la balle de ses humeurs désagréables, puis je remisais le talkie à sa place avant de récupérer mon sac à dos pour me diriger vers la sortie. Sauf que… les rôdeurs avaient fait demi-tour. Je voyais leurs silhouettes se dessiner à contre-jour sur le pas de la porte, la tête légèrement penchée en arrière, râlant, renâclant, reniflant. Ils semblaient humer l’air, et je me revoyais des mois en arrière dans cette ruelle où, surgissant de l’arrière-boutique du magasin Wildlife, j’étais tombée face au dos d’un rôdeur qui m’avait trouvée de la même façon. Me sentant avant même de me voir. Et quand les regards vitreux de tous ces connards décomposés se posèrent sur moi, je comprenais que l’hypothèse émise alors semblait se vérifier. Un grognement, un râle, quelques autres de plus en plus gutturaux et pressants et les créatures se mirent en marche dans ma direction.

D’instinct, je reculais de quelques pas, manquant de peu de trébucher en me cognant le talon contre un pied de tabouret renversé sur le sol. Mais sous mon regard effrayé, je pus voir une, puis deux, trois et finalement tous les cadavres s’effondrer les uns après les autres, quelques instants avant que la silhouette de Jena, fusil braqué devant elle ne surgisse dans mon champ de vision. Puis elle se tourna vers moi, abaissant son arme après m’avoir mise en joue durant une fraction de secondes. Penaude, mais esquissant un léger sourire de soulagement malgré tout à son attention, je relevais légèrement la main droite pour la saluer comme pour la remercier.

“Merci. Je…”

“Ta gueule !!” me coupa-t-elle sèchement, d’un ton empli d’une colère particulièrement palpable, mais pas seulement. Il y avait un empressement, une urgence dans sa voix qui se justifia par la suite. “Ramène-toi ! On est grillées ici. Bouge ton cul ! Allez !!”

À ses injonctions, très appuyées, je comprenais qu’il me fallait ravaler ma susceptibilité et mon sale caractère pour m’exécuter sans broncher. J’acquiesçai d’un très vif hochement de tête puis m’élançai à sa suite. A peine sortie de la boutique, je regardai Jena partir en courant à bonnes foulées dans la direction par laquelle nous étions arrivés une quinzaine de minutes auparavant, puis tournai mon regard vers le bus scolaire. Mes yeux s’écarquillèrent de surprise en découvrant la masse de rôdeurs qui se rassemblait et progressait vers nous par le petit passage laissé entre le mur et le bus, dont la porte arrière dégueulait des gamins infectés un à un, ces derniers basculant au sol, déséquilibrés avant de se redresser, ou de simplement ramper. Voir ces petits corps chétifs, anciennement symboles d’innocence ainsi pervertis par l’enfer de cette infection me rendit franchement malade, me figeant quelques instants, laissant mes yeux s’embuer de larmes naissantes.

“Ivy !! Allez !!” gueula à nouveau Jena à mon attention. Et je devais bien me résoudre à me bouger le cul une bonne fois pour toute, laissant cette vision derrière moi pour n’en emporter que des souvenirs plus morbides encore, sûrement de futurs cauchemars en devenir. Je me mettais donc à courir à la suite de la blonde, avec plus d’une vingtaine de mètres de retard sur elle. Je forçais l’allure pour tenter de la rattraper, en vain. Légèrement plus grande et définitivement plus sportive, elle semblait avoir une meilleure allonge et aisance à la course. Néanmoins, tant que je parvenais à la garder dans mon champ de vision, ça irait. Non ?

Jena Higgins

Anonymous
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Sam 21 Jan - 20:45
La peur, et encore plus la colère, se trouvaient être d’excellents moteurs pour courir. Après avoir quitté la rue où je venais de récupérer l’autre conne par une bifurcation perpendiculaire, j’avais légèrement diminuée le rythme de mes foulées, souhaitant garder mon souffle et économiser mon endurance sur un temps plus long. Les rôdeurs n’avaient en réalité aucune chance de nous rattraper à la course, mais notre fuite n’avait pas été discrète, loin s’en fallait, et à chaque mètre parcouru, de nouveaux infectés s‘étaient mêlés à la course poursuite. Tant et si bien, si nombreux, que j’avais continué à avancer sur plusieurs blocs, au moins quatre, avant de reprendre vers la déchetterie. La densité urbaine était à peine plus légère dans ce coin-là, les rues se trouvant toujours bordées de part et d’autre de petits immeubles pas plus haut que trois étages, pour les plus massifs, mais ceux-ci étaient plus espacés, chacun d’entre eux se trouvant bordés de petites ruelles donnant sur les escaliers de secours métalliques fixés contre les façades latérales.

Ce fut d’ailleurs dans l’un de ses immeubles que je me décidais à trouver refuge pour quelques instants, à l’abri de la lumière comme des rôdeurs. J’avais d’ailleurs troqué le Steyr AUG contre le Desert Eagle après avoir gaspillé - oui, littéralement gaspillé - mes dernières cartouches pour sortir Ivy de cette boutique. Je n’avais même pas pris le temps, au cours du trajet, de me demander ce qu’elle avait bien pu vouloir trouver d’utile là-dedans, trop pressée et remontée pour m’en soucier. Tout ce que je savais, c’est qu’elle n’avait pas suivi mes instructions, s’était déplacée sans me prévenir, me faisant perdre un temps précieux, en plus de quelques munitions, et surtout suscitant une profonde inquiétude. Mais elle ne perdait rien pour attendre.

Pénétrant dans le hall d’entrée, je balayais la zone rapidement du canon du Desert Eagle, à l’affût d’une potentielle menace à neutraliser, m’engageant sur la première volée de marches pour simplement monter au premier étage. Parvenue là-haut après m’être assurée qu’Ivy me suivait toujours et n’avait pas décidée d’aller vadrouiller je ne savais-où encore, j’entrais dans le premier appartement disponible et ouvert, faisant un premier tour d’inspection des lieux, chaque pièce, chaque recoin sombre, jusqu’à pousser le vice à inspecter les placards, les armoires, les dessous de lit. Avant que le monde ne s’effondre, je serais très certainement passée pour une paranoïaque maniaco-tarée à agir de la sorte. Aujourd’hui, je considérais toute aussi folle si je n’agissais pas ainsi. L’appartement inspecté, je m’assurais de refermer la porte d’entrée, y apposant même le verrou et la petite chaînette anti-intrusion avant de revenir vers le salon.

Cet endroit puait la mort et la moisissure, le renfermé alors que toutes les fenêtres à guillotines étaient fermées, les rideaux à lamelles tirés découpant la lumière extérieure en fines raies qui faisaient étinceler les grains de poussières soulevés par notre présence. Comme beaucoup d’endroits que nous avions croisés jusqu’à présent, l’intérieur n’était guère différent de l’extérieur. Dévasté, stigmatisé par les nécessités de survie de ce monde, la violence inhérente à celui-ci. Les placards grand ouverts, vidés sans ménagement, leur contenu jugé inutile laissé au sol. Il en allait de même pour tout ce qui n’était pas propre à une survie austère. Aucune trace de nourriture, ni de boisson, pas la moindre petite de vin, plus la moindre couverture non plus. Même l’eau censée être contenue dans le réservoir des chiottes ne s’y trouvait plus.

Un lieu simplement empli de souvenirs de vies qui n’étaient plus, ou qui étaient ailleurs, mais la première option était certainement la plus probable. Un mausolée, dont ma compagne de sortie se trouvait au centre, les mains sur les cuisses à reprendre son souffle après avoir déposé son sac à dos à ses pieds pour y récupérer sa bouteille d’eau. Dans un geste sec, je l’imitais, jetant lourdement mon sac pratiquement vide sur la table du salon, avant d’y déposer ensuite mon flingue qui pesait bien lourd au bout de mon bras. Puis, je m’étais approchée de quelques pas résolus de la petite mécano, l’appelant même assez sèchement. La colère n’était pas redescendue, pas encore.

“Hey !” J’attendais qu’elle redresse son regard comme sa tête dans ma direction, avant de lui balancer un crochet du droit en pleine trogne. Je pus sentir le cuir de ma mitaine s’écraser au sommet de mes phalanges contre sa pommette, le choc courir le long de mon avant-bras. Quant à elle, je la vis s’effondrer sur le sol, déséquilibrée par la violence et la surprise du coup. Je doutais qu’elle l’ait vu venir, elle n’avait même pas esquissé un début de geste d’esquive, et à peine poussé un hoquet de surprise. Mais mon geste et la vision de cette scène n’étaient clairement pas suffisants à exulter toute la colère qui me consumait en cet instant. Je faisais un pas de plus alors qu’elle tentait de se remettre et se redresser, renfermant mon poing gauche autour du col de sa chemise, mon poing droit réitérant la manœuvre l’instant d’après en la frappant à nouveau en plein visage, sur le profil de sa mâchoire. Puis je ramenais ma main droite en compagnie de la gauche, crispée sur le tissu de sa chemise que je pus entendre craquer sous l’effort et la tension. Je rapprochais mon visage du sien, un souffle rageur s’échappant de mes lèvres alors que je plantais mes azurs dissimulés derrière leurs verres fumés dans ses noisettes hagardes et apeurées.

“Ne t’avises plus jamais de m’faire un coup comme celui-là, espèce de sale petite conne égoïste !” lui lançais-je d’un ton féroce mais pourtant glacial, en la secouant légèrement. “Sinon, j’te jure que j’te laisserai patauger dans ta merde, pigée !?” lui demandai-je d’une frappante rhétorique en la relâchant finalement, non sans la repousser vers le sol avant de me redresser, le visage figé dans un rictus de colère.

Je l’observais se relever à son tour, non sans une certaine difficulté à conserver son équilibre. Et si ce n’était pas une profonde colère qui s’exprimait à-travers mes gestes, je lui aurais bien concédé d’y avoir été fort. Mais je n’en avais rien à foutre de ses états d’âmes ou du choc qu’elle venait de subir. Cette nana méritait une flopée de coups de pied au cul pour avancer, et je n’avais aucunement l’intention de faire preuve d’un quelconque ménagement, contrairement aux incitations de James à ce propos.

“Tu… T’es complètement tarée, putain…” finit-elle par bafouiller en portant le revers de sa main à sa lèvre ensanglantée, posant sur un moi un regard aussi furibond que le miens, à la différence près que ses yeux étaient embués de larmes. Douleur physique ou douleur d’ego ? Peu importait en réalité. Je secouais la tête avec un dédain très prononcé en continuant de la dévisager. “T’as une idée de c’que j’suis ? De c’que j’peux faire ? Hein ? Hein !?” me lança-t-elle d’un ton explosif, sans égard à la portée de sa voix, autant comme une question que comme une défiance de fierté blessée.

Techniquement, je n’en savais pas grand chose, de ce qu’elle était capable de faire, sinon la très courte description que James en avait faite, établissant la dangerosité de cette merdeuse comme supérieure à nous tous, même celles des combattants comme Kyle, James ou moi. Une part de moi refusait d’y croire, presque moqueuse et dédaigneuse. Une autre part au contraire redoutait de le découvrir de la plus mauvaise manière qu’il soit. Je sentais même mon estomac se nouer à l’idée qu’elle soit vraiment aussi paumée et instable que ce que le chef de camp avait dit, voire plus encore. Mais c’était hors de question de lui montrer la moindre once de crainte, ou de doute. Aussi j’y allais de ma répartie, sans me démonter, y perdant un peu de mon sang-froid malgré tout.

“T’es juste la mécano bordel ! T’es personne ! Juste une merdeuse qui se donne bien trop d’importance, à toujours s’apitoyer sur son sort en accablant le monde entier d’être contre elle. Mais ouvre les yeux nom de Dieu ! Ya pas plus entourée et chérie que toi dans ce putain de campement. James et Elizabeth, Kyle... et même-moi ! On se sacrifierait tous sans hésiter pour te sauver la peau. Depuis des semaines, on te passe conneries sur conneries alors que t’as jamais rien fait pour le mériter, et encore moins pour te faire pardonner.

Tu marchandes avec des inconnus, avec les ressources du groupe, agis pour toi, en ne considérant que tes propres intérêts pour ensuite blâmer les autres de tous les maux, tous les vices et les accusations les plus débiles avant de te confondre en excuses et en jérémiades. Mais tout ton cirque là, ça prend pas avec moi, alors tu ferais bien mieux de ravaler tes larmes et ta colère. Tu veux être considérée avec le respect que tu estimes t’être dû ? Alors commence à réfléchir et à agir comme un rouage de la mécanique du groupe plutôt qu’en grain de sable. Ça te convient comme métaphore de mécano, ça ? C’est assez clair !?”

Ivy Lockhart

Anonymous
Invité
Dim 22 Jan - 23:22
Pour être clair, c’était parfaitement limpide. J’avais mangé les mots de la blonde dans les dents comme une troisième mandale en pleine tronche, et la plus violente de toutes. Je sentais mon corps être la proie de tremblements nerveux tant je bouillais de colère, d’une rage indicible à l’encontre de Jena, et pourtant, je ne pouvais nier que ses paroles dégueulaient de vérité. Le même genre de vérité qui était sortie de la bouche de Kyle une semaine auparavant, le même genre de ressentiment et de déception que j’avais perçus dans la voix de James lorsqu’ils nous avaient surpris à cet instant.

Mes poings étaient si serrés que je ressentais plus la douleur de mes ongles plantés dans les paumes de mes mains que celle irradiant au rythme des battements de mon coeur dans ma mâchoire, plus encore que le goût du sang qui baignait ma bouche. Je détestais cette gonzesse, purement et simplement. Je la haïssais pour ses gestes, ses actes, ses mots, et pour avoir mis le doigt à l’endroit où ça faisait clairement le plus mal. Je me sentais blessée, affreusement blessée de vérité dans mon orgueil, et elle ne se privait pas de remuer le doigt, le couteau dans la plaie, détruisant tous les arguments que j’aurais pu lui opposer avant même que je ne songe à le faire.

Une autre chose de parfaitement limpide, dans une toute autre dimension, était la phénoménale quantité de métal qui m’entourait dans cette pièce, cet appart’ et même celui situé sous nos pieds. Lors de son attaque surprise, de sa violence déchaînée, j’avais ouvert ma perception, me vrillant le crâne par la même - une douleur ne venant jamais seule visiblement - avec la volonté farouche de me défendre par tous les moyens nécessaires. Pire encore, il m’avait fallu toute la volonté du monde pour ne pas exploser de colère et l’abattre sur place, de toute ma rage. Une tempérance d’autant plus difficile que je m’étais littéralement retrouvée seule face à elle, face à moi-même, sans Samuel ni Elizabeth pour jouer les désamorceurs d’une situation explosive, comme quand j’avais tenu Ricky en joue.

Du coup, contrairement à ce que Jena affirmait, j’avais été capable de faire des efforts colossaux. Là où le bât blessait cependant, c’était qu’il s’agissait des mauvais efforts, faits pour les mauvaises raisons. Mais dans l’absolu, comment pouvait-elle s’en rendre compte, ou même simplement s’en douter ? Elle ne me connaissait pas. Ou plutôt, ne me connaissait qu’au-travers du prisme déformant de mes plus mauvais jours, mes pires actes. Déjà avant même que l’on ne quitte le campement plus tôt dans la journée, j’avais bien senti qu’elle ne m’appréciait pas. J’étais persuadée que cette salope avait même pris plaisir à me cogner sur la tronche. Elle avait juste attendu que je fasse le moindre faux-pas pour me tomber dessus avec toute sa rancœur.

Peut-être même était-ce parce que j’étais une dégénérée. Un monstre et une merveille issue de l’horreur de ce monde. Ouais, ça devait être ça en fait… Elle avait la trouille de ce que j’étais, de ce que nous étions tous dans le campement sauf elle. Des abominations, des êtres capables de la contaminer. Elle devait se chier dessus de nous approcher, craindre de trop s’attacher à nous, et cherchait sûrement à se préserver, s’illusionnant d’avoir un rôle à jouer d’importance. Je ne comprenais même pas pourquoi James l’avait prise à ses côtés pour le seconder dans sa gestion du campement. Elle n’avait rien à voir avec lui, avec nous.

Aussi je gardais le silence durant de longues secondes, me contentant de lui jeter un regard noir, à la fois empli de haine et de reproches. Lentement, je déboutonnais le reste de ma chemise, déchirée au niveau du col, puis utilisais le tissu pour me nettoyer le visage, épongeant mes larmes comme mon sang avant de la jeter par-terre, pour récupérer ensuite mon sac à dos par une bretelle.

“Alors quoi ? Tu dis plus rien ? Tu vas te contenter de m’ignorer ? Tu vas faire la sourde oreille ?” m’interrogea-t-elle, visiblement excédée de mon manque de réaction, ou de ne pas rebondir sur son laïus. A croire qu’elle cherchait absolument la confrontation. Je secouais lentement la tête, puis haussais les épaules avec une moue d’incompréhension.

“Et qu’est-ce tu veux entendre ? Pardon ? Merci ? J’le ferai plus ? T’as raison ? Tu sais tout ça aussi bien que moi. Et moi aussi j’en ai ma claque de m’excuser à tout bout de champ. Je fais des efforts. Ça se voit pas encore, c’est tout. C’est long. Ya du boulot, et de toute manière c’est à peine si tu me calculais jusqu’à aujourd’hui. Alors je vais juste aller à la salle de bain, pour enfiler des lentilles de contact et me calmer. Parce que j’en ai aussi ma claque de rien pouvoir discerner à plus de trois mètres depuis des mois.” Surtout quand ma Liz’ se mettait à pisser le sang et que j’étais pas foutue de m’en rendre compte. Une pensée et un épisode que je gardais pour moi, conformément au souhait de mon amie. “Tu permets ?” m’imposais-je en forçant le passage entre la table et la blonde pour me rendre vers la salle de bain de l’appartement.

Une fois parvenue là-bas, je m’asseyais sur l’abattant de la cuvette des chiottes située à côté de la douche, ne prêtant finalement que peu d’attention au bordel régnant dans la salle de bain. Posant mon sac à dos sur mes cuisses, je sortais deux boîtes de lentilles de contact, une de chaque vergence, et une bouteille de solution avant de remettre le reste à sa place. Par la suite, je détournais les serviettes étalées sur le sol et fouiller les tiroirs du meuble sous-vasque, à la recherche d’un peu de savon. Je ne trouvais malheureusement rien de plus qu’une bouteille de shampoing à moitié entamée, mais c’était largement suffisant. Je me nettoyais soigneusement les mains, les rinçant avec un peu d’eau de ma bouteille, avant de placer la première lentille de contact sur la pulpe de mon majeur. Puis, je me forçais à écarquiller les paupières à l’aide de mon autre main pour amener la lentille souple au contact de ma cornée, devant m’y prendre à plusieurs reprises avant d’y parvenir. Ça faisait des années que je n’avais pas porté de lentilles de contact, et le manque d’habitude avait rendu la sensation désagréable au possible. Je procédais de même avec mon autre oeil, quelques dizaines de secondes plus tard.

Et putain le soulagement, le confort absolu de retrouver enfin une vision nette après des semaines passées à forcer sur mes yeux à tout bout de champ. Depuis longtemps maintenant, j’y voyais enfin clair, distinguant chaque ligne du carrelage nettement, chaque repli de tissu des serviettes étalées au sol et même les motifs de certaines d’entre elles. Dans le miroir du petit meuble à pharmacie - vide bien évidemment - je pouvais même contempler la marque plus sombre, encore vive, chaude et battante qui ornait ma pommette gauche. Elle m’avait pas ratée la conne, putain. D’un geste et d’une grimace de douleur, je me massais la mâchoire, soufflant d’exaspération par les narines avant de reprendre mon sac à dos et quitter les lieux.

A ma sortie, je découvrais enfin la véritable dimension du capharnaüm de notre refuge. La moisissure noircissant les papiers peints, les meubles renversés, les livres répandus à même le sol, ouverts sur des pages aléatoires ; et Jena. Elle se tenait là, à quelques pas de moi, buvant à sa propre gourde, et je pouvais apprécier chaque détail de la jeune femme. Les traces de crasse sur son débardeur ou son fut’, les gouttes de sueur perlant sur son visage, les petits cheveux rebelles à sa queue de cheval qui s’échappaient de sous sa casquette marquée de l’insigne de l’USMC. Les cicatrices plus pâles qui ornaient ses bras dénudés et se détachaient de son teint bien plus hâlé par le soleil Texan.

“On peut y aller ?” me demanda-t-elle une fois ses lèvres détachées du goulot de sa gourde, toujours avec la même animosité dans la voix et sur le visage. Je répondis d’un simple “ouais” monotone et pas plus agréable en passant mon sac à dos sur mes épaules. Et si ma fierté n’était pas si mal placée, je lui aurais sûrement demandé à ce qu’on fasse demi-tour pour se rentrer au campement. Hélas, je n’étais pas ainsi faite, et j’avais bien l’intention de prouver à Jena que je valais bien mieux que ce qu’elle pensait et croyait savoir. Et puis j’avais besoin de matériel pour le campement, le poulailler d’Elizabeth comme les divers aménagements demandés par James.

Je laissais Jena reprendre la tête de notre progression, la regardant se diriger vers la porte d’entrée, glissant un oeil observateur par le judas avant de se retourner, plaquant son index droit sur ses lèvres tout en faisant osciller sa main gauche devant son cou, signe équivoque de tête tranchée. Et effectivement, en tendant l’oreille, on pouvait aisément discerner quelques râles, puis un coup sourd fut porté contre le battant de bois. Et un autre. Puis un suivant alors que les râles se faisaient de plus en plus insistants.

“Ces saloperies lâchent rien…” murmura Jena, autant pour moi que pour elle-même avant de désigner l’une des fenêtres du salon. L’issue de secours… Une évidence qui n’était peut-être pas une si bonne opportunité que ça. Ces putains de rôdeurs pouvaient aussi bien nous attendre en bas de l’échelle. J’allais rapidement jeter un coup d’oeil, écartant les lamelles des rideaux pour effectivement constater la présence de quelques infectés en contrebas, j’en dénombrais pas moins de six qui marchaient assez lentement, ou du moins suivaient le fil de leurs prédécesseurs. Rien d’ingérable en soi, du moins à nous deux. Rapidement, je me retournais et formais le chiffre six à l’attention de Jena, avant de relever le rideau à lamelles puis d’ouvrir la fenêtre.

Par la suite, j’enjambais le rebord de la fenêtre pour me retrouver sur la plateforme métallique de l’issue de secours, dont l’échelle se trouvait encore relevée. Malheureusement et malgré mon maigre poids, la structure en ferraille grinça fortement, suffisamment pour attirer l’attention des morts en contrebas. Leurs réactions ne se firent pas attendre, ceux-ci étirant leurs bras décharnés dans ma direction en poussant de nouveaux râles, plus longs, plus intenses et nombreux. Et si la situation dégénérait, je savais en mon for intérieur qu’elle ne pourrait qu’empirer. Un peu comme l’entropie, m’amusais-je à penser. Le merdier ne pouvait qu’augmenter. Et cet humour de petite intello tout personnel ne m’arrachait même pas un sourire, parce que nous étions dans une merde noire qui tendait à s’épaissir à chaque seconde.

Un nouveau grincement métallique se manifesta quand Jena enjamba à son tour la fenêtre pour rejoindre l’escalier de secours, alors que j’avais moi-même avancée jusqu’à l’échelle repliée, débloquant celle-ci d’un coup de semelle dans la goupille qui la retenait suspendue. L’échelle descendit le long de ses glissières, jusqu’à aller frapper le crâne d’un rôdeur situé juste en-dessous. Le choc ne fit que déséquilibrer la créature, qui tituba de quelques pas en arrière, une mince lambeau de cuir chevelu malgré tout arraché, laissant apparaître un morceau de crâne légèrement jauni. Putain, c’était franchement dégueulasse...

Par la suite et rejointe par Jena au bord de l’ouverture rectangulaire qui s’ouvrait sous non pieds, je ne pouvais que constater les rôdeurs qui se massaient en-dessous, s’agglutinant contre l’échelle, rejoints par de plus en plus de leurs congénères. Un éclat argenté attira mon attention, la blonde braquant son flingue massif dans leur direction sans pour autant ouvrir le feu.

“Sors ton flingue. Je vais pas me taper tout le boulot quand même…” m’ordonna-t-elle d’un ton brutal et dédaigneux, comme s’il s’agissait-là d’une évidence. Sans grand entrain, je m’exécutais en extirpant le VP-70 d’entre mes reins, le prenant en main sans le pointer vers les morts, le montrant presque à Jena.

“J’sais pas m’en servir,” lui avouai-je sur un ton à peu près similaire, hormis qu’il se trouvait nuancé d’une certaine honte et d’une pointe de dégoût. Je pus sentir son regard se poser sur moi, lourdement.

“T’es sérieuse ? Tu pouvais pas le dire avant ?” cracha-t-elle avec agacement. “File-moi ça…”

Je lui tendais le pistolet, dont elle s’empara d’un geste assez brusque avant d’en faire jaillir le magasin, vérifier son contenu et le remettre en place. Pour ma part, je lâchais un soupir excédé.

“J’suis juste la mécano, tu t’souviens ?” rétorquai-je d’un ton désagréable et rancunier au possible.

“Commence pas. Bon, ton flingue a une sécurité double-action. Donc, tout ce que t’as faire, c’est de presser la gâchette assez fortement pour tirer. Tiens…” commença-t-elle à m’expliquer en me fourrant de nouveau l’arme entre les mains avec rudesse. “Main droite sur la crosse, l’index le long du canon. Regarde, comme ça…” Je la regardais me faire la démonstration de ses propos avec son propre flingue, avant de l’imiter avec bien moins d’aisance tandis qu’elle poursuivait. “La main gauche en renfort, paume calée sous la crosse, les doigts repliés sur le dos de ta main droite. Ensuite, tu vises, les bras légèrement détendus au niveau des coudes, surtout pas entièrement tendus ou le recul va te déboîter les épaules. Et écarte un peu les jambes, à peu près de la même largeur que les épaules, le pied gauche un peu avant, puisque t’es droitière. T’es bien droitière au moins ?”

J’acquiesçai à sa question, obtempérant à ses instructions tout en me calant sur sa propre posture. Je me sentais complètement conne dans cette posture. Conne et mal à l’aise ; encore plus lorsque Jena posa sa main au creux de mes coudes pour m’obliger à fléchir les bras.

“C’est pas trop mal. Pour viser, tu dois aligner ta cible avec les organes de visée. Cette proéminence là, à l’arrière, doit s’aligner avec les encoches à l’avant du canon. Ne vise qu’avec un seul oeil pour commencer, et bloque ta respiration juste avant de tirer. Allez vas-y.”

Et j’avais mis quelques secondes avant d’exécuter mon premier tir, pressant la détente une fois que je pensais avoir réussi à aligner le crâne du rôdeur juste au pied de l’échelle. La détonation fut puissante, du moins à ma mesure, et je sentis le choc du tir se répandre dans mes avant-bras dans une vibration. Putain… Le recul venait de m’éclater les poignets, même les bras légèrement repliés, et l’arme avait failli me sauter des mains quand le projectile était parti… pour fracasser le béton de la ruelle. Et ce con de rôdeur qui continuait de me narguer de son regard vitreux et ses dents noircies. De légères fourmis avaient commencé à me courir sous la peau, plus particulièrement dans les mains. Putain. C’était vraiment à chier les armes à feu...

“Encore !”
aboya Jena, de moins en moins patiente, alors qu’elle n’arrêtait pas de jeter des coups d’oeil inquiets en direction de la fenêtre par où nous étions sorties. Et que dire de l’écho de la détonation qui s’était répercuté sur les murs des immeubles délimitant la ruelle, avant de s’envoler dans l’atmosphère, galvanisant l’appétit des monstres qui se trouvaient en dessous de nous. Foutrement contrariée, je prenais une nouvelle inspiration, puis bloquais mon souffle pour exécuter mon second tir, visant toujours le même rôdeur, avec un résultat légèrement différent. Je lui plantais la balle dans l’épaule, et encore ; c’était à peine si je l’avais effleuré. Mais cette seconde détonation, qui n’arrangeait en réalité rien à notre situation à rameuter tous les infectés environnants, m’arracha une grimace d’autant plus contrariée et douloureuse alors que ce second choc s’était révélé plus difficile à encaisser que le premier.

“Oh putain que ça me casse les couilles ces conneries !” m’exclamai-je, râlant et fulminant en délaissant l’usage de cette maudite arme à feu pour la remiser à sa place initiale. “On va voir si tu vas continuer à gueuler longtemps s’pèce d’enculé…” lançai-je au cadavre gesticulant en extirpant un de mes couteaux de ma ceinture.

Sous le contrôle de mon don et sous mon regard, je laissais la lame voltiger quelques instants au-dessus de la paume de ma main droite avant de la faire partir en piquet, droit vers le visage de la créature à une vitesse très appuyée. Je pus voir la lame se nicher dans son oeil exorbité avant de s’enfoncer plus profondément dans sa boîte crânienne. Puis je détournais mes noisettes vers l’infecté suivant, accompagnant mon regard d’un lent mouvement de main, obligeant, ressentant même, la lame ainsi lancée décrire une trajectoire hyperbolique pour s’arracher du crâne de ma première cible pour fondre sur la seconde ; le premier corps tombant au sol, inerte, déséquilibrant ou entraînant certains de ses compagnons dans sa chute. Mais je m’en moquais éperdument, concentrée que j’étais sur le contrôle et la trajectoire du couteau, qui voguait ainsi de cibles en cibles, de victimes en victimes. Je sentais mes lèvres s’étirer en un rictus de satisfaction. Une satisfaction enivrante, grisante par son intensité qui n’avait d’égale que la haine et le profond dégoût qui m’animaient, suscitant un sentiment de puissance tout à fait exaltant. Libérateur.

Jena Higgins

Anonymous
Invité
Lun 23 Jan - 20:05
J’étais à deux doigts de péter un câble en voyant Ivy rater une cible immanquable à deux reprises, pour finalement abandonner l’usage de son arme. Je me demandais si c’était là l’aveu d’un manque de persévérance affligeant ou simplement la résultante d’une fierté bien trop blessée pour être réceptive, ou efficiente. Et j’avais donc commencé à pointer le canon de mon propre pistolet vers l’infecté blessé afin de finir le boulot, en quelque sorte, quand celui-ci se retrouva avec une lame fichée dans l’oeil, provoquant son effondrement. J’étais surprise, muette d’étonnement, les lèvres entrouvertes et figées, mon souffle retenu ; et si la situation s’y était prêtée, j’aurais très probablement fini sur le cul. Car ce que j’avais d’abord pensé - à mon grand étonnement - comme étant un simple couteau au lancer maîtrisé, s’avéra être en vérité un instrument de mort, digne d’effets spéciaux cinématographiques tant tout cela renversait et dépassait les plus élémentaires des règles de logique, de physique, auxquelles j’étais habituée. Et si je m’estimais pourtant rodée à découvrir toutes sortes de curiosités ces derniers temps - et même en le sachant plus ou moins - je devais bien admettre que c’était à chaque fois toujours plus déconcertant.

Mes prunelles azurées avaient brièvement suivi la trajectoire de la lame noirâtre qui passait de crâne en crâne avec une rapidité qui n’avait d’égale que sa brutalité, déchirant les chairs, broyant les os et répandant la mort dans son sillage écumé de fluides organiques. Brièvement. Car le plus dérangeant dans toute cette scène n’était pas ce qui se déroulait à quelques mètres sous mes pieds et mon regard, mais bien l’expression que ce dernier put lire sur le visage d’Ivy. De la colère et une étrange concentration certes, mais par dessus tout une satisfaction que je ne connaissais que trop bien.

Une satisfaction sombre et revancharde, emplie de violence, de fureur, qui n’étanchait que trop peu la soif qui la suscitait pourtant, une intarissable source à la saveur spiritueuse, délicate et vaporeuse au point d’en être addictive. Une satisfaction morbide à laquelle j’avais moi-même succombée avant de faire la rencontre de Melody, puis de ce groupe tout entier ; groupe auquel j’avais fini par m’attacher plus que je n’aurais pu le penser à l’époque. La peine, la solitude, la haine et le désir de vengeance envers ce monde de merde m’avaient poussé à succomber à cette facilité, à ne jouir que des morts que je délivrais, ces non-vies que je laissais derrière moi, faute d’un but plus grand. Mais cela avait changé depuis. Bien changé.

Quelques mois plus tôt, avant de faire leur rencontre, je n’aurais eu aucun scrupule à abattre une fille comme Ivy tant elle représentait un danger pour elle-même comme pour ses pairs à constamment agir sans égard pour les autres, ni avoir une conscience affûtée des dangers qui l’entouraient. Et même aujourd’hui, même avec le coup foireux qu’elle m’avait fait, sans sûrement même s’en rendre vraiment compte - et c’était bien ça le noeud du problème - je n’étais en réalité pas capable de me résoudre à agir ainsi, à me convaincre qu’elle ne méritait que d’être abandonnée à son sort. Je ne parvenais pas à me soustraire à l’idée que j’étais responsable d’elle et de sa sécurité vis-à-vis des engagements pris devant James, au nom du groupe, de sa survie et son bien-être.

Parce que j’avais justement vu James à l’oeuvre, qu’il était en soi un miracle, qu’il représentait un espoir. Un homme qui était vraiment capable de faire bouger les choses et faire le bien autour de lui, sûrement encore trop humain - encore que l’enregistrement vidéo qu’il avait laissé à l’attention de tous démontrait qu’il devenait plus dur, plus préparé à assumer les exigences de ce monde - pour que je refuse de le suivre et ne me résigne à retomber dans mes travers. Tout l’inverse de ce que je contemplais actuellement chez la mécano. Elle avait tout eu pour elle. Les emmerdes certes, les difficultés aussi, sûrement. Comme moi, comme tous les autres ; mais elle avait vraiment tout pour elle. Une place, un groupe, du soutien, des amis, et même plusieurs chances de retour. La seule exception résidait dans son pouvoir.

Je comprenais maintenant mieux les propos de James à son sujet, mais la fascination que cette étrangeté suscitait n’avait d’égale que la peur que je ressentais, car sa faculté n’était pas du même accabit que celle de James, pour ne pas dire qu’elle se situait aux antipodes. Offensif et destructeur. Il semblait bien évidemment se révéler protecteur - pour peu que l’on soit situé du “bon” côté - mais il avait un très gros défaut : ce potentiel se retrouvait maîtrisé par la pire personne imaginable. Ivy n’avait aucune légitimité d’avoir à goûter cette sombre satisfaction avec ce qu’elle possédait, ce qui l’entourait ; et pourtant elle semblait prendre un malsain plaisir à nager dans ces eaux troubles. Le pire, c’est que je n’avais aucune idée de comment l’en dissuader, et encore moins l’en empêcher. Pas même - et surtout pas - avec un monstre d’acier de trois kilos entre les mains.

“T’attends quoi putain !?”


L’injonction de la petite mécano m’arracha à mes pensées complexes, mais fugaces. Écarquillant légèrement les yeux derrière mes verres fumés, je constatais qu’elle me désignait l’ouverture dans les croisillons métalliques et l’échelle en elle-même. Et pour cause, son pied se trouvait désormais dégagé de toute présence infectée, bien que les silhouettes de nombreux autres se profilaient déjà dans la rue, convergeant tous vers la ruelle d’où nous devions déboucher. Par ailleurs, un lourd craquement retentit derrière nous, s’échappant par la fenêtre ouverte. Visiblement, l’endurance des morts restait toujours supérieure à celle d’une porte. Raison de plus pour ne pas s’attarder à cet endroit. Je me lançais à la descente de l’échelle, prenant garde à ne pas glisser et trébucher sur l’un des nombreux corps vautrés au sol.

Parvenue à son pied, je redressais mon arme droit devant moi, balayant les alentours de mon regard aligné avec le canon afin d’identifier, puis supprimer le cas échéant, la moindre menace. La voie se trouvait dégagée sur quelques mètres devant moi, Ivy ayant apparemment pris soin d’éliminer tout ce qui avait pu passer dans son champ de vision. Une dizaine de rôdeurs, plus ou moins. C’était complètement ahurissant. Et terrifiant. Une réflexion que je fis taire bien rapidement quand un nouveau cadavre ambulant fit son apparition depuis la rue principale, marchant vers la ruelle en grognant. Je pressai la détente à deux reprises pour me débarrasser de lui, puis jetai un rapide coup d’oeil par-dessus mon épaule, constatant que la mécano descendait l’échelle à son tour.

À point nommé en réalité, car les infectés qui avaient pris d’assaut l’appartement jaillissaient de la fenêtre à guillotine, basculant par dessus son montant pour atterrir lourdement sur le sol grillagé. Et sans considération pour des éléments aussi évidents que la hauteur, le dénivelé, leur état physique ou la simple action de la gravité, ils se ruèrent ensuite à basculer par-dessus le garde-fou, ou tomber au travers l’ouverture de l’échelle, atterrissant plus ou moins lourdement sur le sol, dans une symphonie de craquements d’os brisés et de compression organique tout à fait répugnante. Certains ne s’en remettraient sûrement pas d’ailleurs, mais d’autres déjà cherchaient à se relever, ou rampaient, plus simplement.

Rejointe par Ivy, nous avions toutes deux poussées notre avancée plus en avant dans la rue, débouchant de la ruelle pour tomber sur une masse compacte d’infectés, dont les rangs grossissaient à vue d’oeil. Des colonnes étirées de rôdeurs jaillissaient d’autres ruelles et rues adjacentes, d’autres des entrées d’immeubles ou petits commerces qui jalonnaient les deux côtés de la rue , et tous convergeaient vers nous, chacun à leur rythme, chacun à leur manière, mais tous clamant leur voracité commune d’une cacophonie de râles et grognements qui me glaçait le sang. Il y en avait largement plus d’une centaine qui emplissait la rue, les deux-tiers d’entre eux massés vers l’immeuble où nous avions trouvé refuge.

Et à nouveau nous reprenions notre fuite face aux hordes, à petites foulées. Pour ma part, je marquais plusieurs arrêts dans ma progression pour nous frayer un passage en abattant les rôdeurs qui se mettaient en travers de notre route. Je serrais les dents à chaque coup de feu, tâchant de contenir le recul monstrueux de l’arme dont le canon, bien qu’alourdi par le massif cylindre du silencieux, semblait réduire mes os en poudre.

“Trouve-nous une bagnole ! Magne !” criai-je à Ivy en lui désignant d’un signe de tête la plus proche de nous. “J’te couvre !” Je vis la silhouette de la mécano se faufiler sur ma gauche, pour se précipiter vers le premier véhicule. Un pot-de-yaourt dégueulasse. La jeune femme s’acharna sur la poignée de la portière conducteur, en vain visiblement, avant de tenter de l’ouvrir par les autres portières. Elle m’informa de l’échec avant de se diriger vers une autre voiture parquée non loin derrière la première, pour laquelle elle ne tenta rien. Ce fut en m’approchant que j’en comprenais la raison. Le nez du véhicule était enfoncé, une bouche à incendie renversée à quelques dizaines de centimètres du pare-choc fracassé.

Je venais d’abattre un énième rôdeur, finissant de vider mon premier chargeur que je remplaçais par un nouveau de quelques gestes imprécis. Je jetais un vif coup d’oeil derrière nous, observant la masse de plus en plus compacte de rôdeurs grossir sans pour autant parvenir à gagner du terrain sur nous. Le véritable problème était la présence d’un autre groupe massif d’infectés qui se distinguait à l’autre bout de la rue, vers lequel nous nous dirigions inexorablement à fuir les premiers. C’est à ce moment que je vis Ivy disparaître dans une ruelle entre deux immeubles semblables à celui que nous avions occupé quelques instants plus tôt. Mes poumons commençaient à devenir brûlants, mon rythme cardiaque effréné et chaotique à force de changements de rythme. Et tant bien que mal, je tâchais de me frayer un chemin plus sécuritaire pour rejoindre Ivy, qui avait manifesté d’une aisance toute particulière - meilleure que la mienne du moins - à se faufiler entre quelques cadavres épars. Des cadavres que je préférais abattre, acquérant ainsi la certitude qu’ils ne viendraient pas s’ajouter à la masse des autres emmerdeurs. Puis je m’engageais dans la ruelle empruntée par Ivy, qui s’avéra être en réalité l’entrée d’une petite arrière-cour où se trouvaient stationnés quelques véhicules.

“Jena ! Par ici !” s’écria Ivy en me faisant de grands signes de bras devant le coffre d’une voiture précise. Une grosse berline au design plus racé, aux lignes plus futuristes, un Toyota FT-BH. Je me souvenais de quelques publicités présentant les avantages de ce genre de véhicules par le passé, mais tout ce que j’en savais dans l’absolu, c’était qu’il s’agissait d’un véhicule électrique. Sans trop y réfléchir, je fonçais en direction du véhicule indiqué, devant vider mon second chargeur pour abattre trois autres infectés qui se montraient particulièrement intéressés par les gesticulations de mon acolyte. Je changeais à nouveau de chargeur.

Parvenue au véhicule garé entre deux autres, je le contournais rapidement pour aller côté passager, ouvrant la portière et me jetant à l’intérieur comme si j’avais eu le diable aux trousses. Et techniquement, c’était presque le cas. “Démarre ! Démarre ! Démarre !” ordonnai-je avec urgence à ma comparse alors que je la voyais trifouiller je-ne-savais quoi sous le volant. Les premiers infectés venaient déjà de pénétrer à notre suite dans l’arrière-cour et il ne faudrait pas long pour qu’ils atteignent notre refuge. “Mais qu’est-ce que t’attends !?”

Ivy Lockhart

Anonymous
Invité
Jeu 26 Jan - 0:16
Le torse replié sur les cuisses, je me démenais tant bien que mal à ouvrir le cache-fusible situé à la gauche de la colonne de direction, sous les questions empressées et incompréhensives de Jena. “Deux secondes !” aboyai-je sèchement à son attention en dégageant le petit rectangle de plastique moulé. Moi aussi j’avais la trouille collée au ventre, elle n’avait pas besoin de me pousser au cul. Je retirais rapidement quelques fusibles après avoir perdu quelques secondes à les identifier, puis je me mettais en quête du coupe-circuit qui devait normalement empêcher le véhicule de se décharger entièrement.

“Je l’ai !” m’écriai-je quelques instants plus tard, aussi victorieuse que paniquée en pressant le bouton aux reflets verdâtres dissimulé  dans le logement du frein à main électronique. L’instant d’après, j’écrasai la pédale de frein et pressai le bouton du démarreur situé sur la console centrale, un peu en dessous de l’autoradio. Le tableau de bord s’illumina, les voyants s’allumant, puis s’éteignant les uns après les autres avant d’émettre une petite mélodie. D’une main tremblante, faute au stress que provoquait les infectés grattant contre les vitres, je perdis quelques secondes à attacher ma ceinture de sécurité avant d’enfin actionner le levier de vitesse, passant de la position parking à celle de marche arrière.

“Accroche-toi !” gueulai-je encore plus fort alors que le son strident et continu du radar de recul emplissait l’habitacle. Sur le petit écran intégré à la console, la caméra de recul logée sur le hayon arrière affichait les multiples jambes des infectés massés à l‘arrière. J’écrasai la pédale d’accélérateur, et le véhicule bondit en arrière dans une forte secousse, les pneumatiques avant crissant sur les gravillons de la petite cour durant une fraction de seconde avant que tout le châssis ne soit ébranlé par les corps des rôdeurs que j’écrasais. Quelques mètres plus tard, la lunette arrière comme la caméra de recul ne montraient plus aucun cadavre dans leurs cadres respectifs, alors que nous nous arrachions à une masse compacte de corps décharnés, une bonne partie d’entre eux chutant au sol dès que leur appui s’échappa.

Je reculais encore de quelques mètres en continuant de prendre de la vitesse, faisant une embardée pour m’engager dans la sortie de la cour, bousculant et écrasant de nombreux autres cadavres ambulants. Les têtes de certains frappèrent si fort contre la lunette arrière qu’elles en répandirent une partie de leurs contenus, faisant même s’étoiler la vitre arrière. Puis le Toyota descendit violemment du trottoir dans une nouvelle secousse avant que je ne relâche l’accélérateur, braque le volant à fond sur la gauche et tire sèchement la manette du frein à main. Le nez de la berline fit un quart de tour dans un crissement de pneus strident, puis je relâchai la commande du frein manuel pour écraser la pédale de frein et basculer le levier de vitesse en position ‘D’ à contrôle séquentiel, avant d’à nouveau enfoncer la pédale d’accélérateur. Le couple développé par le moteur électrique du Toyota plaqua mon dos contre le siège conducteur, mais je continuais de prendre de la vitesse, montant dans les rapports d’une simple poussée ascendante sur le levier de vitesse. Je pris la première rue qui se présenta sur ma gauche, alors que la masse de rôdeurs nous ayant suivi depuis le carrefour du bus nous bloquait toute autre possibilité de fuite puis je calmais enfin mon accélération quand je dépassais les 40 mph,  zigzaguant entre les différents obstacles qui pouvaient se dresser sur ma route. Véhicules abandonnés, sans-âmes ou détritus plus massifs, je laissais filer le véhicule à bonne vitesse jusqu’à ce que la densité urbaine ne diminue suffisamment - et la population d’infectés avec elle - pour enfin marquer un arrêt, dans le silence à peine sifflant et grésillant du moteur électrique.

Le véhicule à l’arrêt, je gardais durant de longues secondes les deux mains crispées sur le volant, le serrant si fort que j’aurai juré pouvoir le péter en deux, fixant la rue déserte ; si l’on omettait de prendre en considération les divers débris et épaves qui traînaient là. Le souffle court et rapide, je demeurais immobile, cherchant à me calmer et reprendre contenance, le contrôle de mes pensées comme de mon corps tremblant. Un déclic se fit entendre sur ma droite, et je pus voir Jena ouvrir la portière pour s’extraire du véhicule. La blonde s’avança de quelques pas dans la rue, puis alla s’appuyer contre l’aile arrière avant de finalement dégueuler le contenu de son estomac. La scène m’amusa presque autant qu’elle m’inquiéta. Néanmoins, je laissais mon regard courir entre les vitres et les différents rétroviseurs pour m’assurer qu’elle ne se fasse pas surprendre par un infecté surgissant de nulle part, comme savaient si bien le faire ces enculés. Ce n’est que lorsqu’elle remonta à bord que je m’inquiétais plus sérieusement de son état.

“Ça va ?” Elle fit un moulinet de la main tout en hochant la tête avant de répondre.

“Ouais. Ouais. L’émotion, le stress et… et ta conduite surtout. Mais ça va déjà mieux…” m’indiqua-t-elle en prenant une longue et profonde inspiration avant d’observer plus longuement les alentours. “Toi par contre, tu pisses le sang,” m’indiqua-t-elle en tapotant son nez de son index. Je portais ma main à mes narines, frottant ma lèvre supérieure pour constater qu’elle disait vrai. Dans le feu de l’action, je ne m’en étais même pas rendu-compte. Le saignement avait cessé depuis, mais je constatais que de nombreuses gouttes avaient souillé mon débardeur. Je m’essuyais la bouche et la base du nez avec le bas du tissu, sans trop de considération pour le vêtement.

“Effet secondaire,” expliquai-je à Jena d’une voix banale, ce qu’elle sembla accepter d’un simple hochement de tête avant de se pencher en avant vers le tableau de bord, cherchant visiblement à se repérer à travers le pare-brise.

“Je crois que je suis jamais venue jusqu’ici…” commenta-t-elle, avant de pointer du doigt une haute et lointaine structure qui se détachait sur l’horizon jaune-verdâtre. “Cette espèce de tour là-bas… Elle se trouvait pas loin de la déchetterie, si mes souvenirs sont bons.”

Je portais mon regard vers l’endroit désigné, puis acquiesçais d’un mouvement de tête avant de redémarrer plus lentement. Guidée par ce seul repère visuel, je cherchais à le rejoindre en gardant le véhicule sur un trajet plus excentré du centre-ville, coupant à maintes reprises par quelques pistes gravillonnées qui coupaient à travers les immenses étendues arides de la périphérie de la ville. Ce n’est qu’au bout d’une quinzaine de minutes, en comptant quelques demi-tours pour cause de cul-de-sac que nous nous retrouvions sur la portion Est de ce que les panneaux de signalisation indiquaient comme étant la 180. D’ailleurs, comme pour me confirmer cela, nous arrivâmes finalement à l’une des extrémités du massif embouteillage qui se prolongeait vers la sortie Ouest de la ville. J’avisais le soleil qui descendait à l’horizon de mon pare-brise d’un bref coup d’oeil, commençant à me dire qu’il y avait de très fortes chances que la nuit soit sur nous avant que nous ne puissions rejoindre le campement. Je me penchais ensuite vers ma fenêtre pour observer la grande tour précédemment désignée, qui m’avait jusqu’à lors servie de point de repère désormais située à une centaine de mètres de notre position ; puis je désignais cette dernière d’un signe du menton et d’un bras tendu.

“Ça, là-bas. C’est ce qu’il me faut.” Je vis Jena tourner la tête pour observer l’endroit, avant qu’elle n’accepte, légèrement dubitative malgré tout.

“Mmmmh d’accord. C’est toi qui sais ce dont tu as besoin après tout. Approche-toi au maximum. On fera d’abord une reconnaissance des lieux avant de prendre la décision de la fouiller ou non.”

J’acceptais sa proposition, puis entamais la remontée de la deux fois deux voies, jusqu’à trouver la bretelle d’accès à la zone industrielle. Je progressais ensuite le long de la route qui s’enfonçait au milieu des petits entrepôts et sites de production industrielle, contournant au passage les épaves inertes de quelques semi-remorques et autres chariots-élévateurs. De part et d’autre, de hautes et longues clôtures grillagées, ou des murs bétonnés plus massif présentant sporadiquement les enseignes commerciales des lieux. Noms, fonctions, numéros de téléphone ; autant de souvenirs d’un monde aujourd’hui complètement éteint. Mais comme depuis le début de cette expédition, nous n’étions pas seules. De nombreux rôdeurs, bien que dispersés, s’agitaient et cherchaient à faire de nous leurs proies, se tournant et tendant les bras à notre passage avant de tenter de se lancer à sa poursuite.

Et si nous avions pour nous l’avantage de la rapidité, ils avaient celui de l’endurance et de l’obstination. D’autant plus quand je dus me résoudre à stopper le véhicule devant la clôture d’enceinte de la cimenterie. Le portail qui se dressait face à nous, imposant et massif, présentait un système de rail à coulissement pneumatique. Et bien évidemment, la chance ne pouvant pas durer : il était bouclé. Et à gauche comme à droite se dressaient deux longs pans de clôture grillagée. Je poussais un bref soupir, puis braquais le volant à droite, amenant le Toyota à se garer sur une place du parking visiteur relativement désert, à quelques voitures et fourgonnettes près.

“Terminus…” soufflai-je non sans contrariété avant de couper le contact et récupérer la clé électronique du Toyota que je glissais dans la poche de mon pantalon. J’entendis Jena ouvrir sa portière, sans descendre du véhicule dans l’immédiat. A la place, elle se tourna vers moi et chercha à capter mon attention en relevant ses lunettes de soleil par-dessus la visière de sa casquette et plantant ses yeux dans les miens.

“Quand on sera sorties de ce véhicule, je veux que tu m’obéisses au doigt et à l’oeil. Tu bouges quand je te dis de bouger, et surtout, tu restes à ta place si je te l’ordonne. Aucune initiative personnelle, c’est bien compris ?” me prévint-elle, insistant lourdement sur sa dernière phrase. Une question à laquelle je ne pus répondre que par l’affirmative en détachant ma ceinture de sécurité. “Bien. En route.”
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