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Forum JDR post apocalyptique basé sur la thématique des zombies, de la mutation et particulièrement de la survie, dans un monde partiellement futuriste.
 

[LP, M, EXP] Tomber sur une tuile - 12/04/35
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Jena Higgins

Anonymous
Invité
Dim 29 Jan - 16:50
Claquant la portière derrière moi en descendant du véhicule, je m’attelais bien rapidement à la tâche d’inspection et de protection des alentours. Un premier infecté ne tarda pas à manifester sa présence en cherchant à se faufiler entre deux véhicules garés un peu plus loin pour nous rejoindre. Une détonation étouffée plus tard et nous nous retrouvions au pied de la clôture grillagée. J’essayais d’abord d’ouvrir le portail, sans succès. Il était verrouillé de l’intérieur, ou du moins, en l’absence d’électricité, coincé. D’un geste, j’amenais la semelle de ma chaussure presser contre les mailles de fer afin d’en tester la résistance, et découvrir si à tout hasard, une ouverture n’avait pas été faite sur cette portion, avant de passer à la suivante. Mais au terme de plusieurs tentatives infructueuses, j’avais regagné le portail coulissant, observant Ivy qui m’attendait, dos contre le portail, les mains glissées dans les poches d’un air nonchalant.

“Alors on entre ?” me demanda-t-elle d’un ton assez désinvolte. Je poussais un léger soupir.

“Je crois qu’on va devoir escalader la clôture,” répondis-je d’un air maussade. La crapahute, ça n’était pas du tout ma tasse de thé.

“Okay. J’y vais, tu me couvres et je débloque le portail.” J'acquiesçai en silence. Je vis la petite mécano me tendre son sac à dos, avant de se diriger vers la clôture grillagée et l’escalader difficilement. Pour autant, une fois qu’elle fut parvenue de l’autre côté, je lui balançais son sac, affreusement alourdi par sa caisse à outils dans un lancer en cloche. Le sac retomba de l’autre côté dans un bruit sourd et clinquant du métal des différents outils. L’instant d’après, Ivy disparut de mon champ de vision durant de longues minutes, bien que je pouvais l’entendre bricoler et démonter des trucs en râlant et jurant copieusement. De mon côté, je m’assurais de neutraliser les rôdeurs trop curieux qui s’approchaient de moi, puisque tous se trouvaient à l’extérieur de l’enceinte de la cimenterie.

“T’en as encore pour long ?” lui demandai-je d’un ton impatient.

“Ça doit être bon, normalement…” me répondit-elle, peu avant que je n’entende le portail trembler, puis s’ouvrir lentement en couinant tout son soûl.

Je me faufilais par la mince ouverture, laissant Ivy refermer derrière moi avant de chercher l’entrée de l’usine. Je ne tombais que sur un large panneau argenté, où se trouvait inscrit en lettre capitales bleu foncé “Cimenterie Dawson” ; soulignait d’une longue flèche pointant vers la gauche de l’usine. Le panneau indiquait l’entrée principale qui devait se trouver sur le côté est du bâtiment, puisque le flanc nord nous faisant face ne présentait que de longues lignes de quais où de nombreux semi-remorques étaient encore parqués. Inquiète, je regardais le soleil se coucher à l’horizon sur ma droite, teintant le ciel de toute une palette de rose-orangés, avant de laisser mes azurs parcourir tout le périmètre de l’enceinte, aussi loin que je pouvais voir. L’endroit paraissait désert, bien que des rôdeurs de plus en plus nombreux venaient se presser contre les mailles de la clôture qui nous séparait d’eux. Cet endroit semblait avoir été particulièrement bien préservé. C’en était étonnant, et paradoxalement, inquiétant.

“C’est trop calme…” fis-je remarquer à Ivy qui marchait à mes côtés.

“On va pas s’en plaindre après avoir eu toute la ville au cul, surtout si on doit passer la nuit ici,” répliqua-t-elle avec une sérénité qui une fois encore, m’amenait à me demander si elle avait une pleine conscience de ce que signifiait passer la nuit dehors.

“Espérons que ce soit le cas alors…”

Tournant à l’angle nord-est du bâtiment, nous découvrions qu’un nouveau portail se découpait dans la clôture, lui aussi parfaitement clos. Mais, détail anodin, deux rails de voie ferrée passaient en dessous, traversant la cour bétonnée de l’usine pour disparaître sur un pan de mur, qui se révéla être en réalité deux immenses portes coulissantes. Je n’avais vu de telles portes que sur des hangars d’aéroport. Véritablement immenses, mesurant plus de six mètres de haut et plus d’une dizaine de largeur, chacune. Visiblement, elles devaient servir à faire passer un train, ou un wagon de marchandise. Un immense silo déporté en extérieur se dressait au dessus de la voie, uniquement raccordé à l’usine par un tapis roulant.

Au coeur-même des deux portes, on pouvait apercevoir une porte à taille ‘plus humaine’ certainement destinée à laisser entrer le personnel. Elle était d’ailleurs surmontée d’un petit panneau annonçant l’entrée et l’accueil. D’un geste du bras, j’indiquais l’endroit à ma comparse avant de nous y diriger. Parvenue à celle-ci, je la franchissais la première, couvrant et découvrant la zone de mon canon et de mes prunelles. Rien. Que dalle. Aussi désert que l’extérieur, un calme morbide et pesant.

J’en profitais pour déposer mon sac à dos à mes pieds et y ranger mon Steyr Aug devenu aussi inutile qu’encombrant, pour récupérer à la place le couteau-papillon, donnant dans le même temps mes instructions à Ivy.

“Je vais m’occuper de nous débarrasser des infectés qui se lamentent contre la clôture et finir de faire le tour du périmètre. Toi, tu t’occupes de faire le tour de l’usine pour te dégoter ce qui t’intéresse. En cas de danger, tu te casses au-dehors et tu me contactes par radio. Si la zone est clean, pareil, tu m’informes et tu te mets au boulot. Le silo au-dehors sera notre point de ralliement en cas de besoin. Pas d’acte de bravoure, compris ?”

“Compris. On prévient pas le campement ? Ils vont s’inquiéter de pas nous voir rentrer,” me demanda-t-elle.

“On les préviendra quand on aura la certitude de pouvoir rester ici pour la nuit. Si c’est trop dangereux, on remballera tout et on rentrera, quitte à faire un grand détour pour éviter la ville. Au boulot,”
avais-je fini par lui ordonner.

Plus tôt on commençait, plus on pourrait rentrer se reposer. J’en avais déjà plein le cul de cette journée, c’était pas pour me taper une nuit entière en bonus. Sur ces mots, j’abandonnai Ivy à la tâche que je lui avais confiée puis repartis dehors. Je préférais avoir l’avantage de la lumière du jour décroissante pour m’occuper de nettoyer le périmètre.

Une tâche qui me prit pas loin d’une heure et demie, à devoir buter chaque infecté contre la clôture au couteau papillon pour éviter qu’il ne rameute ses collègues, et vérifier chaque parcelle de grillage à la recherche de la moindre brèche. Mais là encore, il n’y avait rien à déclarer. Tout était parfaitement en état, et un appel radio de la part d’Ivy me confirma que tout allait bien à l’intérieur également. A la suite de quoi, je contactais le campement pour les informer de notre situation.

“Rabat-Joie pour Perchoir. La Visseuse et moi sommes coincées en ville pour la nuit. Cimenterie Dawson. Secteur M-4. Confirmez.”


Il n'avait pas fallu bien longtemps pour qu'une réponse ne me me parvienne en retour depuis le campement. Pour autant, je fronçais les sourcils en reconnaissant la voix de Kyle. J'étais prise d'un doute quant à l'identité de celui qui devait normalement se trouver au guet à cette heure-ci, mais je ne cherchais pas à m'informer plus que cela. D'un autre côté, j'étais satisfaite d'avoir affaire à Kyle. Au moins avais-je la certitude de me faire comprendre par mon interlocuteur, le soulagement d'avoir quelqu'un qui était sur la même longueur d'onde que moi, sans mauvais jeu de mots.

« Reçu fort et avec interférences. Fait attention Miss Rabat-Joie, c'est un surnom qui risque d'être adopté bien vite. Vous avez besoin d'une extraction ou vous pouvez tenir jusqu'à demain ? »

Je ne pus réprimer un léger sourire en coin, plutôt amusée de constater que Kyle pensait que ce sobriquet radiophonique ne m'allait déjà pas comme un gant aux yeux du reste du groupe. Je lui répondais avec une légère ironie.

"Pas besoin de prudence, c'est un fait établi depuis bien longtemps. Négatif pour extraction, nous sommes véhiculées et la zone est sécurisée. On reprendra contact si évolution. Transmission terminée."

Clair, concis et efficace. C'était pas bien compliqué bon sang, ce qui m'amena à me demander pourquoi celle qui m'accompagnait n'était pas foutu de s'y conformer ? Par la suite, j’avais regagné l’intérieur de l’usine, m’intéressant au petit bureau d’accueil situé directement sur la droite en entrant. Je le fouillais rapidement, vérifiant grossièrement les tiroirs du bureau jonché de paperasse pour n’y trouver qu’un paquet de tabac, à peine entamé, ainsi qu’un briquet aux couleurs de l’équipe des Cowboys de Dallas. Les deux finirent au fond de ma poche. Je me serais ensuite mise en quête d’Ivy, pour lui demander ensuite de m’accompagner récupérer le Toyota et le garer à l’intérieur de l’enceinte, non loin d’une issue de secours logée entre deux quais, uniquement ouvrable depuis l’intérieur du bâtiment, en passant par la zone de quai.

Ivy Lockhart

Anonymous
Invité
Lun 30 Jan - 0:23
Les instructions de Jena reçues, je la regardais ressortir durant quelques secondes, pensive, avant de finalement me retourner. De plusieurs coups de manivelle sur ma lampe-torche dynamo, je générais un pinceau lumineux suffisamment intense pour éclairer convenablement les lieux. La zone où nous nous trouvions ressemblait à une grande zone de stockage, quelques fenwicks abandonnés, des montagnes de palettes se trouvaient empilées là, ainsi que de nombreux Big Bag plus ou moins remplis de diverses sortes de matériaux de construction pulvérulents. Sable, gravier, ciments de diverses compositions, additifs chimiques… Je laissais mon faisceau se balader dans les coins et recoins de cette immense zone. Elle devait faire plus de quarante mètres de longueur, sur une bonne vingtaine de largeur.

“Hého !?” appelai-je d’une voix forte avant de simplement tendre l’oreille, en quête du moindre bruit qui me reviendrait en écho. Grognement, râle, n’importe quoi qui puisse me suggérer la présence d’une menace quelconque. Mais mon appel était resté sans réponse, aussi j’avançai, braquant en premier lieu mon faisceau lumineux vers un petit cagibis, semblable à une cabane de chantier, qui reposait à l’entrée de l’usine, juste à droite des massives portes. Un petit panonceau indiquait qu’il s’agissait-là de l’accueil. Je n’y prêtais pas d’autre intérêt que de celui de m’assurer que rien de vivant ou de mort ne s’y dissimulait, avant de partir vers un autre endroit.

Devant moi, face aux portes et dans la continuité de la voie ferrée que je longeais, une immense zone de chargement, comportant de nombreux quais. Un issue de secours se trouvait là, logée entre deux portes de quai, que l’on ne pouvait ouvrir que de l’intérieur. Je gardais ce détail dans un coin de ma tête, dès fois qu’il me faille m’enfuir, puis entrais dans la zone de chargement non sans curiosité. Juste une autre armada de fenwicks, fourches au sol ou bien levées à différents niveaux, toujours des palettes sur lesquelles se trouvaient posés d’autres Big Bag ; rien de surprenant pour une industrie de ce type. La zone était au moins aussi grande que la zone de stockage, ponctuée de larges poutres de métal qui se dressaient droit vers le plafond comme de gigantesques séquoias supportant un plafond de verre et d’acier qui culminait à plus d’une vingtaine de mètres au-dessus de nos têtes.

Dans le fond, un autre cabanon de chantier, beaucoup plus vaste. En réalité, c’était toute une série de cabanons assemblés qui constituaient un vaste réseaux de bureaux. Comptoirs de réception et d’expédition, de comptabilité, et plus en arrière encore une plus grande salle qui ressemblait à une salle de réunion, et le bureau du responsable, dont on pouvait encore lire le nom sur la porte : Nicholas Dawson. J’avais renouvelé mon appel, sans recevoir plus de réponse. Était-il possible qu’un tel lieu soit à ce point dépourvu de cadavres ambulants ? Je commençais à rejoindre l’inquiétude de Jena à propos de ce lieu…

Les sourcils légèrement froncés, pensive, j’avais poursuivi ma visite, moyennant de nouveaux coups de manivelles pour recharger ma lampe-torche. Cette fois-ci, mon halo lumineux se promenait sur les immenses et multiples machines industrielles qui se dressaient là, imposantes et silencieuses, regroupées autour d’une immense salle de travail. Mélangeurs, tapis roulants et tapis à godets, concasseurs, tamiseur et tout au bout de la chaîne, rejoignant la zone de stockage, un immense atomiseur dont la colonne de séchage se dressait vers le plafond, traversant le toit en tôle pour surgir à l’air libre. En relevant la tête pour contempler sous le halo blafard de ma torche, je pouvais apercevoir, perchée en hauteur à plus d’une quinzaine de mètres du sol, une immense pièce qui semblait faite de grilles métalliques et baies vitrées, remplie de longs blocs que je ne parvenais à pas identifier. De grosses poutres métalliques soutenaient cette structure centrale, renforcée par endroits de pans de murs en béton.

Traversant l’immensité du complexe de machinerie, je débarquais de l’autre côté, à l’extrémité opposé de la zone de stockage. Je ne pouvais même pas distinguer le petit poste d’accueil, masqué à ma vue par une lignée de palettes. Et dans le prolongement de celle-ci, le long du mur sud sur ma droite, une salle de repos. Des tables et chaises en plastique bon marché, des distributeurs de snack et des machines à café. Je balayais la pièce obscure du faisceau de ma lampe-torche et du regard, appelant à nouveau. Sans succès. C’était bien ma veine, pour une fois…

J’avais traversé la salle de repos - les distributeurs étaient bien évidemment vides - tombant sur des toilettes, masculines, féminines, puis des vestiaires, homme et femmes là encore, puis enfin un local technique. Ce fut ce dernier lieu qui attira le plus mon attention. J’entrais à l’intérieur, puis découvrir tout un drôle de foutoir sur les étagères. Des rouleaux de tissu, de papier, de film plastique, tout un stock de morceaux de cuir, une hachette - pourquoi pas ? - et surtout : tout un ensemble de caisses contenant divers outils électroportatifs. Je laissais tout cela en place, désirant tout d’abord m’assurer que tout était parfaitement en ordre avant de penser à autre chose. C’était pas le moment de tendre une perche à Jena pour qu’elle vienne encore me chier une pendule.

Je terminais donc mon inspection en ressortant de la salle de repos pour découvrir sur ma gauche la montée d’un grand escalier, qui grimpait droit vers le mur ouest avant de marquer un virage et poursuivre le long de ce dernier et rejoindre l’étrange salle/cage suspendue en hauteur. Un panneau indiquait qu’il s’agissait de la salle de contrôle-gestion-production de toute la machinerie. De là où je me trouvais, je n’avais vu aucune silhouette rôder par là-haut, mais cela ne m’empêcha pas de crier une dernière fois à l’attention de n’importe qui, toujours sans réponse. C’était vraiment très louche. Cet endroit était foutrement trop bien entretenu et désert pour que personne ne s’y trouve.

“Jena ? Y’a rien ni personne à l’intérieur,” informai-je ma comparse d’un coup de talkie, avant de le remettre à ma ceinture pour retourner vers le local technique.

A l’intérieur de celui-ci, je récupérai l’ensemble des rouleaux présents ainsi que les stocks de cuir ; que je ramenais vers la zone de chargement. Au cours de la manœuvre, je croisais la route de Jena qui avait prévenu le campement de notre situation ; et ensemble nous allions récupérer le Toyota garé à l’extérieur pour venir le garé entre deux remorques de camion mises à quai, juste en face de l’issue de secours. J’en profitais ensuite pour charger mes premières trouvailles - à l'exception des outils électroportatifs - dans le coffre ; guidant ensuite Jena jusqu’à l’atomiseur.

“Magnifique non ?” lui affirmai-je en désignant l’immense colonne métallique qui se dressait vers les cieux.

“S’tu veux… C’est quoi cet engin ?” me demanda-t-elle, beaucoup moins enthousiaste que moi.

“Un atomiseur. Ça permet d’assécher et réduire en poudre à peu près n’importe quoi. On s’en sert même pour fabriquer du lait en poudre. Bon… J’avoue… Techniquement c’est juste un énorme sèche-cheveux, mais le nom claque vachement bien tu trouves pas ?” lui expliquai-je d’un ton beaucoup plus jovial qu’auparavant.

“D’accord, mais tu comptes en faire quoi ? C’était plutôt ça le sens de ma question…”

“Le démonter, récupérer les composants. Je dois pouvoir récupérer un bon paquet de métal et de pièces détachées, ne serait-ce que le système d’aspiration, de combustion, les grilles de tamisage, les résistances de chauffage et - surtout ! - les revêtements en céramique. En plus, j’ai trouvé tout un tas d’outils électroportatifs, donc je devrais pouvoir bosser beaucoup plus vite…”

“Parfait ! Au moins une bonne nouvelle aujourd’hui…” s’exclama la blonde, assez sarcastique. “Du coup, je te laisse t’amuser avec ton engin et je vais aller me reposer un peu. Normalement, on sera pas emmerdée pour la nuit. Je serai dans la salle de repos si tu me cherches, et sinon, aux portes pour la surveillance du périmètre,” me confia-t-elle avant de se casser. Je la regardais s’en aller en haussant les épaules et les sourcils avant de me mettre au travail. Décidément, elle portait bien son nom de code radio celle-là…

Jena Higgins

Anonymous
Invité
Lun 30 Jan - 18:12
Et alors qu’Ivy s’occupait de démonter sa nouvelle lubie - son atomiseur - je gagnais la salle de repos comme indiqué. Je m’allongeais sur une table, les bras croisés derrière la tête en fixant le plafond de la pièce plongée dans une obscurité quasi-totale. Il ne me fallut pas longtemps pour trouver le sommeil. Un sommeil très léger cependant. Cela ne faisait pas bien longtemps que l’on avait quitté Snatch, et être contrainte de dormir sous une tente dans le gazon du jardin m’avait plus qu’habitué à ne dormir que d’un seul oeil, sans que je ne parle de mon existence précédente, toujours sur le qui-vive… Ce n’étaient pas deux semaines au Perchoir qui me feraient perdre cette habitude, même si je devais reconnaître que mes nuits étaient devenues monstrueusement plus tranquilles entre les murs du nouveau campement.

Ce ne fut que de quelques heures plus tard - deux ou trois - que je me réveillais, secouée par la faim. Je me levais, m’étirais, bâillais avant de regagner les larges portes coulissantes de la cimenterie, calant mon épaule contre le très haut battant de gauche. Je glissais mon arme dans la poche latérale de mon pantalon cargo, puis déposais mon sac à mes pieds pour en sortir quelques provisions que je commençais à grignoter, laissant mon regard se perdre par l'entrebâillement de la porte à taille humaine pour surveiller la grande cour bétonnée. La nuit était épaisse, malgré le ciel dégagé et l’éclat léger de la lune qui diffusait son halo argenté sur les reliefs extérieurs, je savais que la nuit serait longue. Au loin, on pouvait aisément continuer de percevoir les râles nombreux des rôdeurs qui n’en finissaient pas de se languir de leur appétit frustré.

Je croquais dans l’une de mes pommes, sentant son jus sucré et légèrement acidulé rouler sur mes doigts, avant de croquer dedans avec appétit. Je mastiquais cette première bouchée avec lenteur, tandis que je me déroulais le fil des évènements de la journée écoulée. Un trajet qui s’était révélé être un véritable calvaire, qui avait pourtant bien démarré. Je fus tentée de céder à la facilité de blâmer la mécano de cette avalanche d’emmerdes, mais je devais bien admettre que ce n’était pas vraiment le cas. Elle avait déconné, c’était indéniable, mais notre prise en chasse par des morts, par dizaines, à presque tous les coins de rue tenait bien plus du fait de la section de ville que notre trajet nous avait fait prendre que de la simple visite chez l’opticien. Je secouais lentement la tête avec un sourire amer. Nous n’avions finalement été que les victimes de notre propre environnement, et je me demandais si les choses auraient pu mieux se dérouler si j’étais partie avec un autre, plus compétent sur le terrain. J’en doutais…

J’en étais même à me questionner de savoir si oui ou non j’avais, quelque part, des excuses à présenter à la jeune femme quand je me rabrouais dans un grondement. “Dans tes rêves…” Non. J’avais bien trop de mal à faire l’impasse sur les multiples affres de son comportement. Mais j’admettais cependant volontiers qu’il était nécessaire que nous ayons une conversation plus posée, plus adulte aussi. Le calme des lieux, la tension redescendue, mes quelques heures de repos aussi... Les facteurs paraissaient réunis pour que nous parlions sans nous étriper. Normalement…

D’un geste désinvolte, je jetais le trognon de pomme au sol puis m’essuyais les mains sur mon pantalon, terminant mon repas par quelques gorgées d’eau. Je m’asseyais en tailleur, récupérant la boîte de munitions de .44 confiée par James et les quelques chargeurs vides qui se trouvaient dans une de mes poches. Lentement, je glissais une-à-une les cartouches du puissant calibre afin de remplir les chargeurs pour un éventuel second round. Une tâche qui ne m’occupa qu’une dizaine de minutes, juste le temps nécessaire pour qu’Ivy finisse par me rejoindre, en s’adossant à la porte de droite.

“J’ai fini,” m'informa-t-elle d’une voix lasse avant de bâiller et s’étirer.

“Okay,” répondis-je d’une voix informelle tout en rangeant la boîte de munitions dans mon sac à dos et les chargeurs à leur place. “C'est quoi ce truc ?” demandai-je en désignant le bloc noir, large et épais comme un agenda, qu'elle avait en main.

“Une tuile infusible…” me répondit-elle simplement, avant de laisser son dos glisser contre le métal tiède de la porte pour s’asseoir contre celle-ci. “C’est de la céramique, pour finir de monter une petite forge artisanale. Ça permet de…” Je relevais mon bras et ma main droite à son intention dans un signe d’arrêt.

“Arrête. J’m’en fous.” la coupai-je sans trop d’agressivité. “Je voulais juste amorcer la conversation ; pour te dire que j’étais désolée. J’aurais pas dû te cogner tout à l’heure,” lui confiai-je finalement avec quelques remords dans la voix, même si ça me faisait mal au cul de devoir l’admettre. Elle haussa les épaules dans une moue désinvolte avant de répondre.

“Franchement ? Je le méritais.” Je ne pus lui cacher ma surprise à l’entente de ses mots. “Puis bon, tu frappes comme une gonzesse donc ça va...” plaisanta-t-elle ouvertement et ironiquement. Je pouffais de rire. “Ça veut pas dire que t’avais raison de le faire. Juste…” Elle laissa sa phrase en suspens durant de longues secondes, plus grave.

“Juste ?” Elle lâcha un long soupir quand je me fis plus insistante.

“J’avais besoin d’aller dans cette boutique, d’essayer de trouver de quoi corriger ma vue depuis tout ce temps. Je ne supporte plus de ne pas être en mesure de voir les dangers et les évidences qui m’entouraient, d’être laissée en arrière.”

Ce fut à mon tour de pousser un soupir en secouant la tête, assez exaspérée de ce que j’entendais là. “Ivy, Ivy, Ivy, Ivy… Pourquoi tu l’as simplement pas dit ? J’allais pas te bouffer. T’aurais même pu demander à n’importe qui au campement de regarder pour toi lors d’une sortie. On n’aurait pas refusé.”

“Je sais, je sais. Mais c’était quelque chose qu’il fallait que je fasse par moi-même…” reprit-elle avec une certaine hargne dans la voix. “Prouver que j’étais capable de me débrouiller, régler mes problèmes et...”

“Mais tu vas arrêter avec ces conneries ?” m’emportai-je en la coupant sèchement. “T’as rien à prouver à qui que ce soit, sauf à toi-même apparemment. Et à t’entêter à vouloir résoudre tes problèmes toute seule, tu ne fais qu’empirer les choses. Comme je te l’ai dit : t’es juste la mécano. C’est pas un reproche ou une insulte, d’accord ? Ton boulot dans le groupe, c’est de t’occuper de ces tâches là. Personne ne te demande de devenir une combattante accomplie ou quoi que ce soit d’autre. Alors fais ce que tu sais faire, et tiens-t’en à ça. Et quand tu as besoin de quelque chose, contente-toi de le demander. Capiche ?”

“Ouais. D’accord…” me répondit-elle avec une pointe de contrariété, presque à contrecœur. Je pouvais le sentir. J’avais l’impression qu’elle était complètement sourde à mes arguments, et je me demandais bien pourquoi. D’où pouvait lui venir cet entêtement, et surtout comment faire en sorte de l’amener à le dépasser ? Une question à laquelle je commençais à avoir ma petite idée, et l’ébauche d’une manœuvre pour la bousculer.

Ivy Lockhart

Anonymous
Invité
Lun 30 Jan - 20:25
Au discours de Jena, j’avais lentement dodeliné de la tête avant de lui répondre avec un certain détachement pour mieux sceller mes lèvres. Lèvres que je mordillais par la suite, en prise avec mes pensées rendues tourbillonnantes par les nombreuses remises en question et affirmations de la blonde. J’aurais bien souhaité leur accorder moins d’importance, mais je n’y parvenais pas. Elle, comme bien d’autres auparavant, avait réussi à taper dans le mille pour la énième fois ; mais je ne pouvais me défaire de l’idée que contrairement à ce que tous affirmaient, j’avais un rôle bien plus grand à jouer que celui de la simple mécanicienne. Juste qu’ils n’étaient pas encore en mesure de le comprendre.

Et peu importaient les efforts que je consentais à faire sur le plan comportemental au sein du campement. Car je devais bien reconnaître que je me sentais mieux, plus calme, plus posée grâce à la pratique quotidienne d’une ou deux bonnes séances de sport souvent suivies de plus longues séances de bricolage, de réflexions qui avaient moins l’avantage de me vider l’esprit. Mais je n’en restais pas moins particulièrement craintive et affreusement sensible à l’idée de me retrouver seule sans rien avoir de mieux à faire que ruminer mes doutes et mes pensées, lors des gardes par exemple, ou des nuits où le sommeil avait tendance à m’échapper. Je ne parvenais pas à fuir le souvenir de Soulstrange, les mots du Vagabond. J’avais le sentiment d’être constamment observée, gardée à l’oeil par la sournoiserie de l’organisation du Marchand alors que nous menions nos existences au sein du ramage tentaculaire de sa présence. Et puis d’une manière générale, je ne supportais pas l’idée de ne pas être considérée comme je le devais, voire plus.  

Lentement, j’avais ramené mon sac entre mes cuisses et piocher dedans de quoi grignoter. Une simple barre de céréales emballée et un reste de riz de la veille ou l’avant-veille dans une boîte type tupperware transparente. Un maigre repas froid mais assez bienfaisant, malgré que je me sentais parcourue de quelques frissons. Mes bras nus s’étaient recouverts d’une chair de poule tandis que la baisse de température se faisait ressentir, surtout après l’arrête de mon activité manuelle. Les jours s’étaient certes réchauffés, devenant très doux en ce début de printemps - la saison la plus agréable selon moi dans cet Etat qui virait à l’enfer torride durant l’été - mais les nuits restaient encore assez fraîches. J’avais hâte d’être au mois de Mai et retrouver sa météo très clémente. Météo qui n’avait rien à voir à celle que j’avais connue durant toute mon enfance et mon adolescence à Detroit. Mes parents avaient sacrifiés leur petite vie bien rangée d’alors pour moi, comme d’habitude. Après tout, n’avait-ce pas été l’histoire de ma vie et mon quotidien que de me trouver mise sur un piédestal, de réussir tout ce que j’entreprenais ? Pourquoi les choses devaient-elles devenir différentes sous le simple prétexte que le monde était différent ?

“Est-ce que tu te rends compte que tu ne pourras pas éternellement repousser les affrontements ?”
La question était tombée de nulle part, après que longues minutes de silence où seul le bruit de ma mastication parvenait à mes tympans. C’est pourquoi j’avais relevé les yeux en direction de Jena, trouvant les ombres de ses yeux creusées par le halo blafard de la lampe-torche.

“Mmmh ?” avais-je fredonné, la bouche encore pleine.

“Ça fait deux fois que tu éludes le sujet avec une désinvolture évidente. On risque d’avoir du mal à s’entendre si tu continues comme ça,” m’éclaira-t-elle non sans une certaine lassitude. Je déglutis pour lui répondre.

“En même temps, vu ton degré de sympathie depuis qu’on a quitté le campement... T’espères quoi ? Que je me confie à toi ? J’te l’ai déjà dit… On s’connaît pas. C’est pas comme si on allait faire copine-copine dès la première escapade.”

“Rassure-toi. J’en demande pas tant,” me rétorqua-t-elle avec une franchise que je sentais dédaigneuse. “Mais ça n’empêche pas que j’aimerai mieux te connaître. Comprendre pourquoi tout le monde au campement semble t’accorder autant de confiance, surtout après ton pétage de plomb à Snatch, ou ta petite entourloupe avec le Vagabond. Si ça n’avait tenu qu’à moi…” laissa-t-elle en suspens, bien que le message était limpide là-encore. Je roulais des yeux.

“Oh sérieux... Tu vas pas t’y mettre,” soupirai-je en affaissant mes épaules et levant les yeux au ciel. “T’as quarante trains de retard ma pauvre. Alors ouais, une chance que ça ne relève pas de toi…”

“Je n’aurai pas droit à tes explications donc ?”

“Mais quelles explications ? Que j’avais pas les idées nettes ? Que j’étais morte de trouille et complètement parano ?” Je ne comprenais rien de ce qu’elle voulait m’entendre dire, ou me voir faire.

“J’t’ai pas demandé de me bidonner avec des excuses non plus…” me provoqua-t-elle derechef. Je perdais patience, très rapidement.

“Mais qu’est-ce que tu veux que j’te dise putain ? Que je suis désolée ? Que j’avais tort ? Que j’aurais pas dû faire ça ? Ben non. Désolée. J’en dirai rien. Tout ce que j’ai fait, je pensais le faire dans l’intérêt du groupe, du campement. Mon pétage de plomb... Mes entourloupes comme tu dis… C’était pour protéger le groupe. Trouver une façon de reprendre l’avantage ! Le contrôle ! C’est quand même pas d’ma faute si vous êtes tous trop cons pour vous en rendre compte !” m’étais-je emportée, fulminante en me relevant d’un bond agacé.

J’avais conscience que mes mots avaient plus que largement dépassé ma pensée, mais j’étais bien loin de pouvoir l’admettre pour l’instant. Et en réponse à mon énervement, j’avais pu voir Jena se relever avec tout autant de fougue, s’interposant entre moi et la salle de repos que j’avais voulu gagner pour couper court à la discussion qui virait en dispute. Je m’étais d’autant plus refermée sur moi-même que j’estimais que la blonde n’avait aucune légitimité pour me rentrer dedans de la sorte. Néanmoins, elle s’était avérée plus rapide que moi et m’avait barré le chemin physiquement, me retenant d’une main plaquée contre ma poitrine.

“Laisse-moi passer !” lui ordonnai-je d’un ton sec en repoussant son bras d’un mouvement de la main, reculant d’un pas dans une posture défensive. Ce qu’elle ne fit bien évidemment pas, se projetant même en avant pour me rejoindre à nouveau, son avant-bras venant se plaquer contre mon plexus. Elle me repoussa ainsi jusqu’à ce que mon dos heurte le pied de l’immense porte qui nous séparait de l’extérieur, puis renforça encore un peu plus sa poigne, allant même jusqu’à rapprocher son visage du mien dans un souffle hargneux.

“Non ! J’vais pas te laisser t’en sortir aussi facilement cette fois !” me prévint-elle entre ses dents serrées. Je pouvais lire la détermination dans son regard, malgré mes quelques coups qui manquaient tant de portée que d’expérience pour lui faire desserrer son emprise. Elle me collait autant une trouille bleue qu’une colère noire. “De quoi t’as si peur !? Qu’est-ce que tu ne veux pas dire !?” Son avant-bras était un peu remonté, m’écrasant  légèrement la gorge et m’étouffant à moitié.

“Jena… Arrête…” balbutiai-je à moitié suffocante, plissement fortement les paupières, les larmes au bord des yeux, sentant mon don s’agiter, les champs magnétiques tambouriner et me vriller le crâne sous les assauts impulsifs de la colère et de la peur. “J’con… trôle pas… tout…” Je ne pouvais pas. Je ne voulais pas lui faire de mal, mais je sentais bien que mon instinct - l’urgence - finirait par ne plus faire la distinction et se réveillerait violemment, avec les conséquences les plus désastreuses pour elle comme pour moi.

“Tu vas finir par tuer quelqu’un à agir comme ça ! C’est ça que tu cherches !?” continua-t-elle plus pressante que jamais. Et la question n’était pas sans trouver écho en moi, me ramenant en mémoire les évènements de la soirée où j’avais pris une balle dans le bide. Bien évidemment, je ne pus m’empêcher de repenser à Kyle, à ce que je lui avais subir ce soir-là, prenant d’autant plus conscience de la trouille viscérale que je ressentais non plus à l’égard de l’ex-militaire, de Jena ou même de Soulstrange ; mais bel et bien vis-à-vis de moi.

“Non !” avais-je fini par hurler dans un cri qui résonna dans l’immensité vide de l’usine, aussi sincère qu’apeuré et entrecoupé de sanglots. J’ignorai s’il y avait un lien, mais j’avais senti l’emprise de Jena se relâcher, un rictus à la fois mauvais, et pourtant satisfait sur les lèvres. Je pris une grande inspiration, avant de poser sur elle un regard aussi noir qu’incompréhensif. “C’est... !” Je fus prise d’une quinte de toux rauque.

“C’est toi que j’risque de tuer si tu continues ! Non mais c’est quoi ton putain d’problème !?” crachai-je, les mains appuyées sur les cuisses, cherchant mon souffle. “T’as des putain d'pulsions suicidaires ou quoi !? Tu… Tu peux pas juste m'foutre la paix ?” J’avais plaqué mon index sur ma tempe, me massant la gorge de mon autre main. “Ça t’amuse de démolir tout c'que j’essaie de reconstruire là-dedans !? Tu comprends pas que j’suis terrifiée, que j’déteste c’que j’deviens !?”

Jena Higgins

Anonymous
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Lun 30 Jan - 23:09
“Bien sûr que je le vois !” répliquai-je à Ivy en haussant le ton, quand bien même la perspective de me faire planter d’un coup de couteau me poussait à tempérer mes ardeurs. Néanmoins, je ne comptais pas la laisser s’en tirer alors que je la sentais enfin à deux doigts de craquer. Dès lors, je m’engouffrai dans la brèche qu’elle laissait entrevoir pour l’agrandir à grands coups de pompes. “Et c’est ce qui m’inquiète justement. Et encore...  Autant ce matin ça m’inquiétait, autant ce soir, ça me fout carrément la trouille ! J’t’ai vu manipuler ton pouvoir tout à l’heure… C’était effrayant bordel ! T’as beau contrôler le métal à ta guise, j’ai pourtant le sentiment que c’est plutôt ton pouvoir qui te contrôle !” lui balançai-je d’un ton affirmatif. Avec les heures écoulées à la côtoyer, ce que j’avais déjà entendu d’elle et ce que j’en avais vu, je ne comptais pas lâcher prise. Je la tenais, et il était temps pour elle de le savoir.

“On était dans la merde, pressées par l’urgence. T’avais la trouille, t’étais en colère, t’étais démunie ; je comprends que t’ais utilisée ta capacité. Et c’est même pas le problème ! Le problème, c’est que t’as pris ton pied à le faire. T’as beau te plaindre et te foutre en rogne et chialer d’être une pauvre petite victime ; mais t’adores ça en vérité. T’aimes jouer sur ton comportement passif-agressif, tes peurs et tes doutes parce que ça te donne toutes les excuses du monde pour te faire prendre en pitié. T’adores tellement ça que tu ne t’en caches même pas. C’est sûrement ça le pire…” Je pouvais lire dans les ombres projetées sur ses traits une certaine surprise au milieu de sa détresse. De l’incompréhension aussi. Je la voyais sans mal se voiler la face, et je comptais bien lui faire comprendre.

“T’as pas la trouille de ce que tu es ou de ce que tu deviens ; au contraire, t’en es fière. Tellement fière que tu cherches la merde pour te faire mousser, pour gagner une reconnaissance que tu ne mérites pas. Tu ne te caches même pas d’être une dégénérée. Tu te promènes librement avec une cicatrice dégueulasse sur le bras, sans même chercher à la dissimuler. Y'a rien de mieux pour laisser penser aux gens normaux que t’as été infectée, rien de plus efficace pour susciter la peur chez les personnes ignorantes de ta condition. Comme ça, ils peuvent te craindre, et avec un peu de chance, se montrer agressifs envers toi et ceux qui auront le malheur d’être à tes côtés à ce moment-là. Une belle occasion pour toi de te faire passer pour la victime et susciter compassion et sympathie. C’est tout bénef’ pour toi. Tu t’éclates à tomber dans tes travers, et en plus, on t’en excuse. Après tout, qui irait te blâmer de n’avoir fait que ‘prétendument’ te défendre ?”

J’avais déballé mon argumentaire, mon cheminement de pensées, d’une voix beaucoup plus affirmative et froide, d’un ton d’autant plus implacable que je me savais nager en eaux connues. Dans le monde judiciaire, c’était de l’incitation au crime et ça pouvait conduire à un non-lieu. Dans le monde normal, ça s’appelait une manœuvre politique et pouvait faire élire un Président. Ce genre de raisonnements manipulateurs avaient représenté une bonne partie de l’histoire personnelle de bon nombre d’hommes politiques ; mon père le premier. Et même au-delà... L’histoire de notre pays avait démontré à de nombreuses reprises que nous avions sciemment provoqué nos propres conflits, créé nos propres démons, pour ensuite mieux nous positionner en victimes et justifier nos interventions.

Et j’avais laissé ma question en suspens, les yeux plissés pour guetter les réactions de la petite mécano. Bouche bée, les lèvres légèrement entrouvertes, les traits figés par une incompréhension totale, je ne doutais pas que ça devait turbiner sévèrement sous son crâne. Du moins, suffisamment pour me laisser esquisser un petit sourire en coin sardonique avant que je ne souffle un simple “Touchée…” à son intention.

“Mais t’es complètement perchée, putain…” finit-elle par articuler lentement, en détachant presque chaque syllabe dans un souffle. J’ignorais si c’était le fait de mon laïus ou de son simple épuisement nerveux, mais elle me semblait bien plus calme, du moins en apparence que quelques instants plus tôt. Au-delà de l’incompréhension, j’étais même en mesure de lire une certaine forme de dégoût. Vis-à-vis de moi ou d’elle ? Impossible à dire ; mais je ne doutais pas qu’une psychologue plus affûtée comme Elizabeth aurait certainement eue bien des choses à dire. A propos de moi comme à propos d’Ivy.

“Tu penses vraiment que je suis si perchée que ça ? Ou est-ce que c’est juste plus simple pour toi de t’en convaincre pour éviter d’admettre les évidences ?” la provoquai-je à nouveau.

“C’est qu’un ramassis de conneries…” grommela-t-elle avec hargne. “Tout ce que j’ai jamais voulu, c’était protéger le groupe…” répéta-t-elle une nouvelle fois. Je pouffai de dédain en roulant des yeux.

“James prétend que t’es très intelligente. Si c’était le cas, t’aurais aucun mal à trouver comment faire pour réellement le protéger,” répliquai-je d’un ton bien plus dépité et cruel. Je secouai la tête, puis détournai le regard. “Enfin… J’aurai essayé de te mettre face à tes vérités ; mais faut croire que j’ai pas le talent d’Elizabeth pour ça.”

“Carrément. T’as pas les mots, et encore moins la manière…” rétorqua-t-elle, assez blessée dans sa voix. Je me contentais de lui répondre par un haussement d’épaules.

“Je sais… J’prétends pas être parfaite. Et puis c’est pas mon job...” répliquai-je simplement en franchissant la porte pour gagner l’intérieur de la cour. J’avais sacrément besoin de prendre l’air, m’aérer l’esprit comme les idées après cette discussion assez éprouvante. Seule consolation - très relative - je savais au moins à quoi m’en tenir vis-à-vis d’elle et de son comportement. Quelque part, j’avais au moins pu atteindre l’un de mes objectifs du jour.

Plongeant mes mains dans les poches, j’en avais ressorti le paquet de tabac pour m’en allumer une bien égoïstement. Cela faisait des années que j’avais arrêté la cigarette, et la tentation ne m’était pas revenue depuis. Du moins jusqu’à ce soir. Je me faisais néanmoins la réflexion que ça devait rester là un petit plaisir éphémère ; sachant qu’il serait particulièrement ennuyeux de retomber dans cette addiction sans plus qu’aucun buraliste ne soit en mesure de la satisfaire de manière régulière. Puis, j’avais échangé le paquet de clope contre le couteau-papillon que je reprenais en main, me dirigeant lentement vers la clôture grillagée.

D’autres morts étaient venus remplacer les précédents. Moins nombreux cependant, mais puisqu’il nous fallait encore passer une bonne partie de la nuit ici, autant faire en sorte de sécuriser le lieu autant que possible. Lorsque je parvenais enfin à la clôture, découvrant quelques cadavres qui se pressaient contre celles-ci, j’enfonçais d’un coup sec la lame du couteau papillon dans le premier crâne à portée. Une méthode qui présentait plusieurs avantages, avec notamment celui de me maintenir hors de portée de dents et d’ongles de ces saloperies infectieuses. La tâche n’en était pas simple pour autant, car le périmètre était immense, et chaque exécution assez risquée. Certains des cadavres se voulaient beaucoup plus vifs que d’autres, plus pressants aussi, et semblaient vouloir et pouvoir traverser le grillage, lambeau de chair par lambeau de chair.

Une manœuvre qui m’occupa durant presque une heure, durant laquelle je m’étais offerte le plaisir de consumer une seconde cigarette, et j’étais pratiquement revenue à mon point de départ, à deux portions de grillage près, quand je remarquais le problème. Un problème de taille. Une coupe franche dans le treillis métallique, de bas en haut, à hauteur d’homme. Une brèche qui n’avait pas été là quelques heures avant, quand j’avais réalisé le premier nettoyage du périmètre. Je me saisissais du talkie-walkie dans mon harnais pour appeler Ivy, laissant échapper la troisième cigarette à moitié fumée d’entre mes lèvres quand le léger cliquetis se fit entendre, non loin de moi. Un frisson me parcourut l’échine, je sentis mon sang se glacer.

Une lumière vive. Une détonation assourdissante. Une douleur atroce qui me vrille le crâne. Le blanc. Mes jambes qui se dérobent. Le noir.

Ivy Lockhart

Anonymous
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Dim 5 Fév - 13:10
Abasourdie, j’avais suivi Jena du regard sans vraiment pouvoir la distinguer au-travers du voile de réflexion qui occupait et obstruait mes pensées. Son discours était complètement abracadabrantesque, à la limite du délirant. Je me demandais - j’essayais du moins - ce que j’avais bien pu lui faire pour l’amener à penser tout cela. Pire, comment pouvait-elle suggérer de telles inepties sans me connaître, au bout d’une seule demie-journée. Ça n’avait aucun sens. J’étais encore tellement sous le choc de l’incompréhension, totalement déboussolée, que je n’étais même plus foutue de savoir si j’étais en colère, blessée, ou si au contraire je reniais tellement cela en bloc que je finissais par m’en moquer totalement. Qui était donc cette dinde pour oser se permettre des affabulations pareilles, sur des faits qu’elle ne pouvait pas connaître et encore moins comprendre ?

Pourtant, si une chose n’avait pas pu me quitter, conjointement à l’incompréhension, c’était bien le doute. Parce qu’il savait naître et gonfler de la plus petite fraction imaginable. Parce qu’il savait se nourrir de l’un de mes plus grandes qualités - ou défauts, c’était selon la situation et l’individu - la curiosité. Il ne s’agissait pas de la curiosité malsaine, destinée à apprendre des faits sur des individus ou des évènements, mais bien de celle, plus rationnelle et innocente qui visait à chercher à comprendre ce qui m’entourait comme ce qui me dépassait, en toute circonstance ; avec comme base de réflexion pour construire n’importe quelle hypothèse : ‘Et si... ?’

Et si… c’était vrai ? Et si elle avait raison. Et si, de nous deux, elle n’était pas la plus perchée ? Je commençais à trembler de m’imaginer que j’avais pu provoquer les désastres dont je me plaignais d’être la cible. N’était-ce pas déjà arrivé avec Kyle, par l’agression infondée que j’avais portée à son encontre ? Je secouais la tête avec une certaine violence, en proie à des pensées de plus en plus saugrenues. Ce n’était pas possible. Ce. N’était. Pas. Possible.

Un faux argument qui s’effondra aussi rapidement que le reste, démoli par le fait que revenir d’entre les morts n’était pas possible. Que manipuler les champs magnétiques par la pensée n’était pas possible non plus. J’étais plongée dans un monde où l’impossible avait remballé ses guêtres et pris congés. J’étais capable de contrôler la situation, de me contrôler. N’y étais-je pas parvenue quand la blonde m’avait violemment prise à parti, par deux fois ? J’étais persuadée que quelques semaines plus tôt, ça aurait bien plus mal fini pour elle. Kyle aurait pu en témoigner. J’avais fait des efforts au cours des dernières semaines ; des efforts que je sentais - comme mes certitudes sur ce que j’étais - s’écrouler les uns après les autres, avec l’inexorable efficacité d’une cascade de dominos.

Je sentais mes jambes flageoler, devenir de plus en plus lourdes et cotonneuses. Je m’asseyais à même le sol, la respiration de plus en plus frénétique et incontrôlable. La tête commençait à me tourner, une intense nausée m’envahissait ; pourtant, malgré les symptômes, les signaux de détresse qu’envoyait mon corps, je ne parvenais pas à me calmer. Mon esprit tempêtait, mes pensées tourbillonnaient. Aux yeux d’un observateur extérieur, j’aurais très certainement parue complètement absente, comme éteinte ; mais il n’en était rien. Bien au contraire. Je débordais d’activité, en dedans. Au point de m’épuiser à grande vitesse.

Il me fallait une activité, quelque chose, n’importe quoi, pour me détourner de cette submersion de pensées et de sentiments. Je laissais mon regard parcourir la vaste zone de production et de stockage de l’usine pour finir par se poser sur les nombreux éléments de l’atomiseur que j’avais longuement désossés toute la soirée. J’avais récupéré tout ce qui m’était nécessaire, et même un peu plus, pour palier aux aléas qui surgiraient probablement lors du réassemblage. Je me relevais avec difficulté dans le but d’aller charger les tuiles dans le coffre du Toyota avec les quelques autres éléments de maçonneries, les diverses plaques en acier, les nombreuses pièces détachées, les réservoirs de gaz du système de combustion récupérés ; et déposais par la même ma caisse à outil et les caisses d’outils électroportatifs découverts sur place. Voilà qui m’occupait suffisamment l’esprit pour me laisser le temps de m’apaiser.

Car une fois cette tâche terminée et la voiture prête à partir dès les premières lueurs du jour, les amortisseurs arrières bien tassés par le poids, j’avais regagné la salle de repos des ouvriers. Je m’étais installée sur une des chaises, les bras croisés sur une table et la tête enfouie à l’intérieur, à la recherche d’un sommeil qui refusait de venir. Mes pensées, mes doutes taraudant, ne me quittaient pas. Mes réflexions ne s’apaisaient pas. J’étais toujours aussi fébrile, survoltée malgré les courbatures de mes muscles qui s’étaient faites de plus en plus sentir. Je devais pourtant prendre un peu de repos, au moins pour pouvoir assurer ma partie de la garde et le voyage retour sans risquer de m’assoupir. L’endormissement était absolument à proscrire. Je ne voulais pas donner, à Jena comme à qui que ce soit d’autre, l’opportunité de me reprocher encore un truc. Le moindre truc. Je pouvais cependant me rassurer, bien maigrement, en constatant mon état mental qui était effectivement bien loin de se laisser aller à une quelconque forme de repos.

Jusqu’à ce qu’une détonation, très succincte mais sûrement très violente aussi, ne retentisse et résonne en échos dans l’ensemble du bâtiment dans un grondement sourd. Le boucan me fit sursauter sur ma chaise quand il éclata avec la fulgurance d’un impact de foudre. J’avais tourné ma tête vers la porte de la salle de repos par où j’étais arrivée, soudainement prise d’une très forte bouffée d’inquiétude qui chassa toute autre préoccupation. D’abord interdite, j’avais fini par m’emparer du talkie-walkie avec empressement, pressant le commutateur de mes doigts tremblants.

“Jena ? C’était quoi ce bruit ? Jena ?” l’interrogeai-je, très inquiète. Le boîtier resta muet de longues secondes, pas loin d’une minute en fait, alors que je guettais une réponse, immobile. Expectative. Puis quelques parasites crachotèrent avant qu’une voix ne se fasse entendre. Une voix d’homme.

“Jena est un peu… occupée,” souffla cet inconnu, un léger amusement se laissant deviner malgré les oscillations métalliques de sa voix grave. Presque dans un réflexe, j’avais lâché, rejeté le talkie comme s’il avait été brûlant alors que la voix poursuivait. “Mais à qui ai-je donc l’honneur de parler ? Est-ce toi ma douce Maria ?”

J’avais contemplé le talkie sur le carrelage, tremblante de peur, prostrée sur la chaise. Mon souffle était coupé, j’avais senti mon visage blêmir et mon cœur bondir dans ma poitrine durant de longues secondes. D’autant plus quand ce fut la voix de Kyle qui s’échappa du boîtier.

“Ivy, écoute-moi bien. Quoi qu'il se passe, quoi qu'il arrive, tu ne bouges surtout pas d'où tu es.”

C’était pas spécialement mon intention initiale. Je n’avais aucune envie d’aller à l’encontre de ces types, et les mots suivants de Kyle, lourds de menace, me confortèrent tout d’abord dans cette perspective.

“Quant à toi, fils de pute, si tu touches à un seul de leur cheveux, je te ferais me supplier de t'achever.”

Le talkie continua de grésiller, la voix de l’inconnu surgissant de nouveau, un bref rire amusé en premier lieu, puis des mots d’un certain détachement. Je pouvais sentir l’appât du défi qui l’animait.

"Mais c'est qu'il y a du monde sur cette ligne. Moi qui m'étais laissé dire que l'endroit était presque désert. Et bien cher ami, sache que le fils de pute que je suis va quand même prendre le risque... Mon père m'a appris qu'il ne fallait jamais refuser la compagnie d'une jolie blonde." La menace était évidente, lourde de sens. Je déglutis lentement, sentant une boule pesante se former dans mon estomac. Kyle était loin, très loin de nous, même en prenant un chemin direct. S’il comptait nous rejoindre, il allait devoir compter sur de nombreux détours, par une section de ville qui nous était inconnue.

“Putain…” jurai-je dans un souffle paniqué. Je ne parvenais pas à penser correctement, tout était si brumeux et bouillonnant dans mon esprit. Le silence était retombé, durant de très longues secondes. Kyle n’avait pas répondu aux provocations. Un silence suffisamment long pour qu’à terme la voix n’émane à nouveau du talkie.

“Toujours là jeune fille ?” Nouveau silence d’une dizaine de secondes, avant qu’un long soupir ne s’échappe. “Répond-moi... N’écoute surtout pas le conseil de ton ami. Il en va de la santé de cette chère Jena, tu comprends ? Mais peut-être n’en as-tu rien à faire ?” menaça-t-il d’un ton plus dur, implacable. Une menace qui ne put me laisser de marbre, malgré tous les griefs que je portais contre la blonde, malgré toutes les horreurs qu’elle m’avait dites ; je ne pouvais pas l’abandonner. Je me relevais d’un bond, glissant même au sol pour me retrouver à genoux et ramasser le talkie avec empressement, basculant le sélecteur de transmission en courte portée pour éviter que le campement ne continue de percevoir ma communication.

“Non ! Non… J’suis là, j’suis là ! Lui faites pas d’mal !” balbutiai-je précipitamment dans le talkie, la voix paniquée par l’urgence.

“Aaaaah,” s’exclama la voix avec satisfaction. “Enfin on avance. Alors, à qui ai-je l’honneur ?” réitéra l’inconnu.

“Ivy. J’m’appelle Ivy,” répondis-je presque par automatisme en déglutissant.

“Et bien enchanté Ivy,” me salua-t-il avec une politesse qui n’avait pas l’air feinte. “Dis-moi, Ivy. Est-ce que cette chère Maria est avec vous ?”

“Je… J’vois pas de qui vous parlez… Vous êtes qui ?” avais-je demandé, plus effrayée encore. Un long silence s’étira, de plus en plus intenable, au cours duquel je me demandais qui pouvait bien être cette Maria, et encore plus qui était ce type qui la cherchait.

“Hum… C’est ennuyeux. J’ai fait un long chemin pour retrouver ma chère Maria. J’étais si impatient,” me confia-t-il en singeant une déception qui sonnait très faux, et surtout en ignorant ma propre question. “Tant pis… Je me contenterai de vous. Et puisque tu veux savoir qui je suis, alors voici ce que vous allez faire. Vous allez me rejoindre sur les quais, sans arme. Et je vous déconseille de traîner. Je suppose que je n’ai pas besoin de vous rappeler pourquoi…” Son ton s’était fait bien plus intransigeant et autoritaire, au point de m’arracher un frisson plus glacial encore que les précédents. Il y avait une volonté presque carnassière dans son phrasé. Je déglutis avec difficulté avant de lui répondre.

“J’arrive…” La trouille était là, bien présente, intense comme rarement. La peur et la colère, toutes deux vindicatives à l’égard de ce que je savais en train d’approcher, ce que je m’apprêtais sûrement à devoir faire. Je pris une très profonde inspiration en me redressant, ramassant mon sac à dos avant de me diriger vers la sortie de la salle. A chaque pas, j’avais senti mon estomac se nouer un peu plus d’appréhension, alors que je n’avais aucune idée de comment tout ça allait se finir. J’avais le choix entre résister à cet homme et condamner Jena ; ou céder et - peut-être - avoir une chance de venir en aide à celle qui serait probablement ma pire ennemie au sein du groupe. Faisais-je le bon choix en me livrant à cet homme qui tenait la vie de Jena entre ses mains, voire qu’il plaçait entre les miennes ? Aucune idée. Avais-je toujours fait les bons choix par le passé ? Rarement… Je devais simplement gagner du temps. Pour Kyle. Pour Jena.

Il ne m’avait fallu que quelques instants pour rejoindre les quais. A peine arrivée, je discernais assez difficilement la silhouette présente dans la pénombre du lieu. Je relevais ma lampe-torche dynamo dans cette direction, ce à quoi un halo bien plus puissant me répondit en se braquant sur moi, m’aveuglant à moitié.

“Ne bouge pas ! Fais-voir tes mains, bien en évidence. Ivy c’est ça ?” m’ordonna puis me questionna l’homme d’une voix forte, toujours empreinte de cette étrange résonance métallique, que je reconnaissais sans mal comme étant celle du talkie. J’acquiesçai d’un mouvement de tête en obtempérant, relevant mes mains au dessus de ma tête, l’un d’elle devant mon regard pour me protéger les yeux du halo lumineux. Je l’entendis marmonner à voix plus basse, sans réussir à saisir le moindre mot, avant de voir une seconde silhouette se découper à contre-jour sur le faisceau de la lampe-torche. Deux points verts et vifs dodelinaient au sommet de ce visage indiscernable.

“Où est ton pote ? Réponds !” m’interrogea-t-il d’un ton sec.

“Il… Il n'est pas là. Il était juste… Il est resté au campement. C'est la vérité...” avais-je finalement réussi à balbutier, la voix tremblante de peur.

“Ben tiens. On va voir ça…” À nouveau, il marmonna inintelligiblement, tandis que l’autre homme finissait d’approcher.

Lorsqu’il m’eut rejoint, je pouvais deviner le visage émacié et hirsute d’un homme assez âgé, la cinquantaine passée, une paire de lunettes à vision nocturne fixée sur un casque balistique. Il portait un simple sweat en polaire, recouvert d’un gilet pare-balle aux poches remplies de chargeurs, de munitions et même un couteau. Un jean usé, des chaussures de randonnée, des genouillères faites de cuir et de métal, des cubitières des mêmes matériaux aux coudes et d’épais gants en cuir. Entre ses mains, une sorte de petite mitraillette très courte, avec un long chargeur. Détail tout particulier, il arborait un brassard blanc orné d’une large croix noire - sûrement rouge en réalité - que j’identifiais comme symbole médical.

“Ne fais rien de stupide,” cracha la voix, plus éraillée et fatiguée que celle de son collègue. Ainsi éclairée par le halo lumineux de la torche de mon opposant, ce pseudo-médecin n’eut aucun mal à trouver, puis retirer les couteaux de lancers glissés à ma ceinture. Par la même, il récupéra mon talkie-walkie qu'il coupa, puis la lampe-torche dynamo logée dans ma main gauche. Je me vis ensuite être débarrassée de mon sac à dos, ainsi que de mon pistolet. Toutes mes affaires atterrirent dans mon propre sac, avant que l’homme ne finisse de me fouiller. Je ne pouvais réprimer un frisson de dégoût en le sentant prendre son temps et insister plus que nécessaire. Je serrai les dents pour mieux fermer ma gueule et retenir les protestations qui me venaient à l’esprit. Par peur certes, mais surtout par nécessité de gagner du temps pour m’enquérir de l’état de Jena, la trouver et laisser ces types baisser leur vigilance en me pensant désarmée et démunie.

Puis sèchement, je sentis la main du médecin se refermer avec vigueur autour de mon poignet gauche. Sans ménagement, il me tordit le bras pour l’amener dans la lumière du halo.

“C’est quoi ça ?” interrogea-t-il à haute voix en contemplant, puis désignant ma nécrose. D’un geste brusque, il attira encore un peu plus mon bras vers son regard, une grimace pensive sur le visage. “J’ai jamais rien vu de tel,” marmonna-t-il en touchant ma cicatrice de son index ganté. “Hey ! Je crois qu’on tient un sacré truc-là !” beugla-t-il après s’être retourné en direction de son acolyte. Après quoi, il me tira vers l’avant sans ménagement, manquant de peu de me faire casser la gueule. “Viens par là toi !” Je n’avais d’autres choix que d’obtempérer. Je laissais mon regard parcourir les lieux à la recherche de Jena, en vain.

Quelques secondes plus tard, je me retrouvais jetée aux pieds de la première silhouette que je pouvais enfin décrire. Des bottes épaisses, des Rangers, qui disparaissaient sous les jambières d’un large pantalon noir. A sa cuisse droite, un holster contenant un pistolet un peu plus gros que le mien et un large couteau de combat à sa ceinture, à côté de deux talkies-walkies - dont celui de Jena ? Impossible à dire. Lui aussi semblait porter un gilet-pare balle sous sa veste de treillis élimée. Un massif fusil à pompe pendait sur son abdomen, retenu par une sangle qui disparaissait derrière son cou enveloppé d’un keffieh noir et blanc. Ce type avait l’allure d’un vrai dur à cuire, mais il y avait un détail à son propos qui me terrifia. Son visage se trouvait dissimulé derrière le tissu noir et luisant d’un masque à gaz. Je me décomposais littéralement, me tassant sur moi-même en reculant en arrière, battant des pieds et des mains pour tenter de m’éloigner de lui.

Le Libérateur.

Jena Higgins

Anonymous
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Dim 5 Fév - 13:11
J’avais la plus grande difficulté du monde à ouvrir les paupières. Mes yeux me brûlaient atrocement, de puissants acouphènes me vrillaient les tympans et je sentais une douleur lancinante battre à rythme régulier contre mon crâne. C’est à peine si je parvenais à percevoir les voix qui résonnaient autour de moi dans un brouhaha distant et incompréhensible. Je grimaçais de douleur, prise d’une quinte de toux qui provoqua un tiraillement plus douloureux encore sur mes épaules. J’avais toute les peines du monde à retrouver conscience de mon esprit comme de mon corps. Il y avait quelques instants, j’étais encore dehors, à examiner le périmètre en fumant une cigarette. Que s’était-il passé ? J’avais le souvenir d’une violente lumière et d’une détonation assourdissante qui m’avaient complètement déboussolée. Puis plus rien.

Je pouvais sentir une traînée chaude et poisseuse couler lentement le long de ma joue gauche. Je tentais de porter ma main à mon visage, sans succès, me démontant le poignet au passage en tirant trop brusquement alors que je reprenais peu à peu conscience de mon état. Et je constatais avec horreur que j’étais attachée, les mains liées au-dessus de ma tête. Je levais le regard pour tenter d’y voir quelque chose. Une faible lumière argentée filtrait par une verrière au plafond, à cinq ou six mètres au-dessus de moi. Quelques carreaux de verres offrant une vue sur la nuit étoilée, juste à peine de quoi me permettre de distinguer mes poignets menottés autour d’une large canalisation qui courait horizontalement contre un mur dans cette ambiance de nuances de gris.

Mais je ne comptais pas contempler le paysage alors que je pouvais sentir la panique me gagner. De quelques mouvements du corps, pliant légèrement les genoux, je tentais de tirer et me suspendre à la canalisation, me flinguant les poignets dans une douleur écrasante et tirant trop fort sur les muscles de mes bras. Le tuyau n’avait pas moufté d’un iota. Je constatais d’ailleurs que mes godasses touchaient à peine le sol, qu’il fallait me tenir tendue sur la pointe des pieds, ce qui n’arrangeait rien à ma condition plus que précaire.

“Ivy ?” avais-je marmonné dans un souffle laborieux et inquiet. Je portais mon regard sur l’ensemble du décor qu’il m’était possible de percevoir. Une large pièce, majoritairement vitrée, qui semblait occuper une position centrale dans l’usine. De hautes, larges et nombreuses consoles de commandes s’y trouvaient alignées sur un sol fait de caillebotis métalliques supportés par de très larges poutrelles. Des paperboards et des panneaux de liège compressés ornaient certains pans de mur bétonnés en des endroits stratégiques. De nombreuses feuilles s’y trouvaient même encore épinglées. Ce lieu semblait avoir été relativement épargné de la dévastation extérieure. Par les larges baies vitrées, je pouvais avoir une bonne vision sur une grande majorité des énormes outils industriels qui garnissaient l’usine. Je pouvais même reconnaître la longue colonne de l’atomiseur que m’avait montré la petite mécano.

“Ivy !?” insistai-je plus fortement avant de tousser à nouveau, plus grassement. Ce qui sembla avoir un effet immédiat. Je pus sentir quelques légères vibrations secouer le sol à intervalles rapides et réguliers, avant qu’un mec ne débarque dans mon champ de vision. Tout de noir vêtu, ou presque. Difficile à dire avec cette luminosité faiblarde. Mais l’homme n’en était pas moins d’apparence robuste. Des épaules carrées, à l’image de sa mâchoire dont je ne pouvais que deviner les contours sous la cagoule trois trous qui lui recouvrait le visage.

“Réveillée ?” demanda-t-il d’une voix bourrue et désintéressée.

“Qui êtes-vous ?” m’enquis-je d’une voix assez sèche. La réponse fut immédiate, et brutale. Sans prévenir, et sans raison apparente, l’homme m’avait envoyé un crochet du droit en plein visage. J’avais pu sentir le choc se répandre dans ma mâchoire pour courir jusqu’à l’arrière de mon crâne, ma nuque craquer légèrement. Des étoiles se mirent à danser devant mes yeux, un goût de sang se répandant instantanément dans ma bouche. Un coup de poing qui ne fut ponctué que d’un simple “Ta gueule” hargneux et bien senti. Il me fallut quelques secondes pour me remettre sommairement du choc, clignant des yeux à plusieurs reprises, particulièrement sonnée et hébétée.

Je baissais le visage, mon menton venant à l’encontre de mon sternum pour découvrir sans surprise que l’on m’avait débarrassée de mon équipement, puis je relevais mes yeux vers mon geôlier. Je posais sur lui un regard noir, empli d’une défiance que je savais plus que malvenue vue ma situation, mais en aucun cas je ne comptais lui faire le plaisir de me voir le craindre. Mais au contraire de ce à quoi je m’attendais, il n’eut aucun geste violent. Un soupir de dédain et un sourire en coin sardonique pour seules réactions avant qu’il ne porte la main droite à son oreille, fronçant légèrement les sourcils puis hochant la tête.

“Reçu.”

Puis, il porta sa seconde main à sa ceinture et en extirpa un large couteau de combat. Je blêmis en voyant la pointe de la lame se rapprocher de moi. Je retins mon souffle en reculant le visage, craignant pour ma gorge, ma vie, mais ce n’était pas la destination de l’arme blanche. Au lieu de ça, le type vint en presser la pointe à quelques centimètres au-dessous de mon coude gauche, le long de mon humérus à l’extérieur de mon bras, entre biceps et triceps.

“Ta copine veut savoir que t’es en vie,”
m’indiqua-t-il avec un sourire mauvais, portant sa main droite au déport radio situé à la base de son cou, clippé au col de sa veste tactique.

Ivy Lockhart

Anonymous
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Dim 5 Fév - 13:12
“Où comptes-tu aller comme ça ?” me demanda le Libérateur, un étonnement amusé dans la voix alors que mon dos et l’arrière de mon crâne étaient venus heurter les jambes du médecin. Ce dernier m’avait renvoyée en avant d’un coup de semelle entre les omoplates. Je m’étalais au sol, les yeux posés sur les bottes épaisses du Libérateur avant que je ne me redresse à genoux. J’avais relevé mes mains en protection devant mon visage, m’effondrant suppliante devant sa présence. Sa présence qui n’avait aucun sens, je le savais, mais le traumatisme était bien trop fort pour que mon comportement soit totalement rationnel.

“J’vous en supplie Libérateur… J’veux pas y retourner… M’y ramenez pas…” avais-je balbutié, plus terrorisée que je n’avais pu jamais l’être. Je tremblais comme une feuille sous le vent, sanglotante. Je ne voulais pas retourner dans cette cave, finir souillée de cendres, ni être de nouveau la proie affamée de ses paroles empoisonnées. Pas maintenant, pas ce soir.

Mais au lieu de se saisir de moi, m’emporter dans son enfer de Dante, le Libérateur éclata d’un rire tonitruant, gras et moqueur qui emplit tout le volume de la zone de chargement, imité par son compère. Puis il s’accroupit à ma hauteur, ployant les genoux pour amener l’une de ses mains contre ma joue, l’autre soulevant et retirant son masque qu’il bascula sur le sommet de son crâne.

“Et bien, et bien, et bien… Shhhhh… Calme-toi,” souffla-t-il en me tapotant la joue, réveillant légèrement la douleur du coup porté par Jena. Je pouvais découvrir son regard vert, intense, brillant d’une lueur de folie qui me mettait d’autant plus mal à l’aise. Un bouc poivre et sel soigneusement taillé dessinait les contours de sa bouche aux lèvres barrées d’une cicatrice qui se prolongeait jusqu’à la pointe de son menton. Une bouche qui s’étira en un sourire en coin moqueur alors qu’il relevait les yeux vers son pote.

“T’entends ça Papi ? Je suis un libérateur maintenant,” se moqua-t-il ouvertement avant de glisser un regard curieux, presque fasciné, sur ma nécrose, prenant à son tour mon poignet gauche entre ses mains nues. Il afficha une grimace de dégoût exagérée. “Eeeerk… Pas étonnant que tu délires avec une saloperie pareille sur le bras,” commenta-t-il avant de porter le dos de sa main droite contre mon front, puis la retirer avec d’autant plus de surprise. “Pas de fièvre ? Pas de sang non plus…” Il leva à nouveau les yeux vers Papi. “Et moi qui pensais que c’étaient des foutaises. Ya vraiment des gens qui en guérissent...” fit-il remarquer, un sourire satisfait venant découvrir ses dents. D’un geste sec, je tentais de soustraire mon bras à son emprise, sans succès. Il resserra son emprise.

A découvrir qu’il n’était pas le Libérateur - ce que j’avais su au plus profond de moi-même sans même être capable de le reconnaître - j’avais légèrement repris du poil de la bête, quand bien même le mal était déjà fait.

“Et moi alors ? A qui ai-je l’honneur ?” avais-je fini par lui demander au bout de quelques secondes. L’homme m’adressa un petit sourire, faussement sympathique.

“Elias... ‘Elias le Libérateur’. Ça sonne plutôt bien, non ?” s’amusa-t-il à nouveau à demander au surnommé Papi, lequel répondit d’un bref rire grinçant, avant qu’Elias ne me désigne son compère médecin d’un geste du bras, l’éclairant du faisceau de sa MagLite. “Le vieux croulant, c’est Papillon...”

“Docteur Papillon,” précisa-t-il, une pointe d’orgueil dans la voix, tandis qu’Elias faisait balader le halo de sa lampe torche sur sa droite, pour mettre en évidence un troisième homme que je n’avais même pas remarqué dans la pénombre.

“Le p’tit gars là-bas, c’est Jimmy,” continua-t-il. Le ‘p’tit gars’ en question désignait en réalité le type le plus grand et baraqué que j’avais jamais vu de ma vie. En comparaison, Adam ou Mark auraient passés pour des crevettes devant lui, et moi… J’osais même pas faire la comparaison. Puis le faisceau de la lampe-torche descendit légèrement le long des jambes de Jimmy pour s’arrêter sur une masse inerte, allongée à ses pieds.

“Et la loque humaine à ses pieds, c’est Javier. La moitié de Maria - pas la meilleure moitié - et le propriétaire des lieux. Je lui demanderai bien de se présenter lui-même et nous faire visiter l’endroit, mais il manque d’un certain... enthousiasme depuis que Jimmy lui a pété les dents, et les genoux,” me raconta Elias en braquant ses yeux verts dans les miens, son ton et son sourire mauvais ne laissant aucun doute quant à leur comportement néfaste. Plus les secondes passaient, et plus je me sentais de nouveau gagnée par la peur et les angoisses. J’avais du mal à respirer, à retrouver mon calme et la clarté de mes pensées, mais surtout, je n’apercevais toujours pas Jena.

“Où est Jena ? Elle est vivante ? J’espère…” Elias me coupa dans mes interrogations hargneuses d’un violent revers de main, le lourd manche de la MagLite venant m’exploser la pommette déjà mise à mal.

“La ferme !” avait-il aboyé sèchement, avant de porter sa main gauche à son keffieh. “Sean ? Notre chère Ivy voudrait savoir si son amie est vivante.” Je n’avais pas manqué de voir un sourire carnassier étirer les lèvres d’Elias quand il relâcha son déport radio pour trifouiller un second talkie-walkie ; clairement pas celui de Jena en tout cas. D’abord le silence, puis un hurlement de souffrance déchira l’émetteur radio durant de longues secondes. Et lorsque la transmission cessa, je pouvais encore entendre les cris de Jena résonner en échos - plus lointains - contre les murs de l’usine, et sous mon crâne. J’en avais la chair de poule, les os pétrifiés.

“Jena !” hurlais-je. J’étais abasourdie, de stupeur, d’effroi, d'horreur, de rage. “S’pèce d’enculé ! Fils de pute ! J’vais te...” m’étais-je à mon tour époumoné à l’adresse d’Elias avant qu’un nouveau coup ne vienne m’interrompre. Je tombais à terre, sur mon flanc droit dans un grognement de douleur, quelques étoiles scintillant devant mon regard. L’homme quant à lui s’était redressé et m’envoyait un coup de pied dans le ventre, me coupant le souffle instantanément.

“Tu vas me... quoi ?” s’emporta-t-il, avant d’être pris d’un rire cruel. “Vas-y. Dis-moi donc chère Ivy… Toi qui me suppliais en chialant il y a quelques minutes à peine. Toi qui prétends être toute seule, même pas soutenue par ton pote vindicatif. Tu vas me quoi ?”

Je savais ce que je devais faire. Je n’avais clairement pas le choix, et cette fois-ci, il n’était plus question de réprimer la rage qui s’était emparée de moi pour limiter les dégâts. J’allais tous les buter, jusqu’au putain de dernier. Je serrais les dents malgré que je tente de récupérer mon souffle coupé, la douleur se diffusant tout le long de mon abdomen. Je baissais toutes les défenses que j’avais apprises à dresser dans mon esprit pour m’isoler de la perception continue des champs magnétiques, braquant mon regard noisette et assassin sur Elias qui, me surplombant de toute sa stature, semblait n’attendre que ça. Que je le défie, que je m’emporte.

“J’vais…”

Jena Higgins

Anonymous
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Dim 5 Fév - 13:54
J’avais serré les mâchoires à m’en faire péter les dents quand j’avais senti la froide lame - devenue brûlante au sein de mes chairs - entailler ma peau et s’enfoncer sous celle-ci avec lenteur. Des larmes avaient roulé sur mes joues, chassées en abondance par mes paupières closes. Mon corps s’était tendu en entier, de la pointe de mes pieds jusqu’aux bouts de mes doigts crispés, tirant sur la canalisation, les bracelets des menottes mordant mes poignets. Je refusais obstinément de donner à ce fils de pute la satisfaction de m’entendre hurler, mais lorsque la pointe avait touché mon os, la douleur fut si vive et intense qu’elle me fit manquer à ma promesse presque instantanément. J’avais entendu dire que les douleurs osseuses étaient les pires qui pouvaient exister ; et je le confirmai en cet instant.

Cet enfoiré avait remué le couteau dans la plaie, au sens littéral, pour faire jouer la pointe de son couteau contre mon os, m’arrachant autant de cris que de spasmes de douleur incontrôlables. L’arrière de mon crâne frappa violemment contre le mur derrière moi, m’étourdissant à peine. Ça n’avait été l’affaire que de quelques secondes, mais c’étaient sans conteste les plus longues secondes de mon existence. Quand il retira sa lame, un rictus satisfait sur les lèvres, je me laissais retomber sur mes poignets, sans me préoccuper de la douleur attenante qui se trouvait reléguée bien loin en second plan, le souffle court, intense et rapide. Au loin, je pouvais entendre des éclats de voix plus intense, bien que distants, mais je m’en contrefoutais. J’espérais que cette conne d’Ivy allait se magner le cul de se débarrasser d’eux pour venir me sortir de ce merdier.

Cependant, l’idée qu’elle puisse m’abandonner à mon sort me traversa l’esprit. Avec ce que je lui avais envoyé dans la gueule, elle pouvait très bien y songer. A sa place, j’aurais pas hésité à la laisser aux mains de ces tarés pour sauver ma peau. D’une part, parce que j’étais certaine que le Perchoir se porterait bien mieux sans elle, et d’autre part, parce que je ne possédais pas sa faculté à pouvoir buter n’importe qui par ma seule pensée. Sinon, le fils de pute qui se tenait face à moi aurait déjà taillé une sacrée pipe à son couteau. Mais Ivy ne m’abandonnerait pas. J’en étais certaine. Enfin, à 99,99%. Je doutais qu’elle laisse passer sa chance de me prouver ce qu’elle valait. Elle avait ça dans le sang.

“Tu vas tellement pas comprendre c’qui va t’arriver…” avais-je fini par cracher à la figure de mon bourreau, totalement haineuse. “Vous avez pas idée de…” Le poing de mon bourreau s’écrasa dans mon abdomen, me coupant la chique et m’arrachant une violente quinte de toux, au terme de laquelle je ne parvenais que très difficilement à reprendre mon souffle.

“Le boss arrive ma grande ; et toi, tu vas très vite comprendre ce qui va t’arriver,” me confia-t-il dans un presque murmure, relativement fier et impatient, faisant rouler la lame de son couteau entre ses doigts.

Pour ce qui s’agissait de comprendre, j’étais pour le coup complètement larguée par cet aveu de sa part. Qu’est-ce qu’Ivy avait encore bien pu foutre ? Avait-elle vraiment choisie de me laisser à leur merci. De préférer les 0,01% d’être la pire des salopes, lâche et rancunière ? Non. Elle pouvait pas être mesquine à ce point-là tout de même ? Mes réflexions, mes doutes et mon appréhension devaient certainement se lire sur mon visage, car mon bourreau reprit la parole.

“Aah... On dirait que tu commences à piger.” me provoqua-t-il en approchant son visage à quelques centimètres du mien, un rictus de jubilation sur les lèvres. “Vas-y chiale. J’adore lire…” Cette fois-ci, ce fut à moi de le couper dans sa phrase d’un violent coup de genou dans les couilles. Le visage de l’homme se crispa dans une moue de souffrance qui gomma instantanément son petit sourire d’enculé de sadique de ses lèvres. Je le vis tituber d’un pas en arrière, se pliant en deux en cherchant lui-même un second souffle, les mains croisées sur ses bourses compotées.

“S’pèce de…” grogna-t-il entre ses lèvres, incapable de terminer sa phrase. Je devais dire que j’y avais mis tout mon cœur, puis placé mon cœur au sommet de ma rotule. Il avait reculé, certes, mais pas suffisamment pour se situer hors de mon allonge. J’agrippais comme je le pouvais la canalisation entre mes mains et me hissais, tirant sur ma blessure, pour décoller mon pied du sol et envoyer la semelle dans le nez du type avec une hargne toujours aussi intacte. Son pif éclata comme une pêche trop mûre, se répandant de sang qui s’écoula hors de la cagoule par-dessus ses lèvres. J’avais senti son arête nasale craquer sous ma godasse, et j’en avais retiré une immense satisfaction rancunière.

Cette fois-ci, je me savais tranquille pour quelques instants alors que le type couinait en se tenant le nez, m’insultant de tout son vocabulaire d’une voix nasillarde en allant s’asseoir sur un tabouret qui trônait devant une console de contrôle. Un répit qui ne dura que quelques minutes, durant lesquelles mes douleurs ne s’étaient pas franchement atténuées. Mes bras me faisaient un mal atroce, ma blessure pissait le sang, qui s’écoulait jusqu’à mon aisselle avant d’imprégner le tissu de mon débardeur d’une large auréole carmin ; mais surtout, j’avais beau m’efforcer de lutter contre mes entraves, rien n’y avait fait quand le ‘boss’ présenté par Nez-de-pêche entra enfin dans la salle de contrôle. C’était plus ou moins le même genre de type que mon bourreau. Taillé au burin par les nécessités de ce monde, un lourd fusil SPAS-12 en travers de la poitrine. Un véritable survivant qui portait sur sa gueule toute la cruauté de notre quotidien, et incarnait tout ce qu’il y avait de plus détestable en celui-ci.

Il ne tarda pas à remarquer l’état de son acolyte en l’éclairant de sa lampe torche, marchant vers lui de quelques pas avant de s’arrêter. Il resta silencieux quelques instants, puis se tourna vers moi, me balançant sa lumière dans les yeux. J’aurais pensé qu’il me lance un regard contrarié ou courroucé d’avoir ainsi cogné sur son compère, mais il n’en fit étrangement rien. Son regard paraissait, au contraire, illuminé d’une pointe d’amusement. Ce qui le rendait simplement plus effrayant.

“Jena,” souffla-t-il une première fois avant d’enchaîner dans une répétition légèrement désabusée, d’une voix traînante. “Jena Jena Jena, chèèèèère Jena. Tu n’es clairement pas faite du même bois que ton amie Ivy.” Il pointa son index en direction de Sean. “Quelle hargne ! Quelle fougue ! C’était mérité. Je le concède...” m’avoua-t-il avec des mimiques exagérées, presque clownesques, qui le faisait paraître pour complètement détaché de la réalité. “On te ‘flashbang’ sans prévenir, on te cogne, on te séquestre, on t’oblige à pousser la chansonnette… Dooonc je suis bien obligé de reconnaître la légitimité de tes… griefs.” Il s’approcha de moi de quelques pas mesurés, prenant bien garde de ne pas franchir la zone où il se retrouverait à portée d’un coup de jambe.

“Mais voilà...” reprit-il, accompagnant ses mots de quelques gestes de mains théâtraux, presque ridicules. “... mon cher Sean ne fait que suivre les ordres. Mes ordres. Alors s’en prendre à lui, c’est encore plus grave que de s’en prendre directement à moi, parce que moi, je suis responsable et coupable de ce qu’il t’arrive.”

Il secoua la tête en poussant un long soupir, comme si la situation s’avérait être un problème complexe pour lui, mais je n’étais pas dupe. Je pouvais bien voir, même les yeux encore embués de larmes, qu’il jouait une comédie burlesque, qui n’avait rien de drôle depuis ma position car je savais pertinemment qu’il allait me faire payer ma petite rébellion, avec un taux d’intérêt exorbitant. Mais si ce soir devait s’avérait être ma fin, je comptais bien lui donner, à lui et tous les autres, le plus de fil à retordre possible.

Le boss alla se chercher un tabouret, pour revenir s’asseoir à proximité de moi. Je ne l’avais pas remarqué de prime abord, mais je pus le voir ôter son sac à dos, qui s’avéra être le mien, à ses pieds. La torche calée entre ses cuisses, il entreprit de fouiller dans mes affaires, comme si de rien était.

“Dis-moi ce que tu possèdes, je te dirai qui tu es…” commenta-t-il d’une voix chantante. “Une pomme ? Une vraie pomme fraîche,” s’enthousiasma-t-il avant d’y croquer à pleines dents et la savourer, pleinement. “Mmmm… Ça, vois-tu, c’est un des petits plaisirs simples qui rendent la vie plus palpitante. Tu ne trouves pas ?” me nargua-t-il avant de croquer une seconde bouchée, tout en continuant à fouiller dans mon sac.

“Tu sais… Quand on t’est tombé dessus, j’ai eu la chance d’avoir un homme en ligne, au talkie. Il avait l’air assez remonté et particulièrement soucieux de ta santé. D’après Ivy, il n’est pas avec vous, il n’est pas ici. Il serait pépère dans votre refuge… Or, vois-tu, ça c’est une information qui m’intéresse grandement… J’aime les nouvelle rencontres,” raconta-t-il avec un certain détachement.

“Si tu crois que j’vais te dire où se trouve notre refuge…” répliquai-je d’un ton ferme. Je me demandais à qui il avait bien pu parler. Kyle ? James ? Je l’ignorais, souhaitant malgré tout que cela soit Kyle. Je savais que je pouvais compter sur lui. Mais un petit rire en provenance d’Elias m’obligea à me concentrer sur lui.

“Tout le monde finit par parler,” rétorqua-t-il, catégorique. “Mais entre toi ou Ivy, je sais qui me résistera le moins longtemps, surtout en entendant l’autre hurler. Pas de chance, Jena…” laissa-t-il flotter avec un certain fatalisme sournois. C’est quand il en sortit un morceau de papier plié en deux, que je reconnaissais presque immédiatement, que j’eu une grimace bien plus contrariée, et effrayée. Je pus le voir froncer les sourcils en découvrant ma photo de famille, avant d’arquer les sourcils, surpris, et étrangement enchanté.

“Oh comme c’est touchant. Alors toi aussi t’avais une gamine ? Elle était… Hé mais attends ! Mais je le connais ce type !” J’écarquillai les yeux tandis qu’il tournait la photo vers moi, son index désignant mon défunt mari. “Comment il s’appelait déjà ?” me demanda-t-il, claquant des doigts à plusieurs reprises en réfléchissant. “Aah… Un coup de main ?”

“William. Lawson,” répondis-je avec rancœur et incompréhension.

“William ! C’est ça ! Ce cher Will ! Vous créchiez dans une toute petite ferme minable au nord-est de la ville, je m’en souviens maintenant… Tu savais qu’il a toujours refusé de rejoindre ma petite bande ?” m’interrogea-t-il en me dévisageant, avant de poursuivre, mimant une mine attristée. “Apparemment non. C’est bien dommage. On se serait super bien entendu, entre flics… Ah mais au fait, quel malpoli je fais, je ne me suis même pas présenté. Je m’appelle Elias.”

“Vous… Vous vous connaissiez ?”

“Pas vraiment… On s’est croisé quelques fois en ville. Relations de business surtout. Entre anciens collègues, j’allais pas le dépouiller, surtout que je voulais vraiment qu’il me rejoigne. Mais non… Will avait des valeurs - et je respecte ça - juste que nous ne partagions pas les mêmes. Il cherchait encore à obéir à quelques règles de moralité, son code d’honneur, ce genre de conneries… Moi, j’étais beaucoup plus pragmatique, déjà à l’époque. Avant tout ça, je faisais respecter la loi de l’Etat ; maintenant, je fais surtout respecter la mienne. Et dans ma loi, on ne me refuse pas ce que je demande…” Elias avait laissé flotter sous-entendu avec une évidence qui me mit hors de moi.

“C’était toi ?” soufflai-je, incrédule dans un premier temps, avant d’exploser de colère. “C’était toi espèce de fils de pute !?” Je tirai sèchement sur mes entraves, et encore plus quand je vis Elias éclater d’un rire franc, moqueur et jubilatoire quant à ma propre détresse, avant qu’il ne redresse les mains en signe de dédouanement. “Le monde est trop petit, ma chère Jena…”

“Détache-moi si tu l’oses et tu vas voir si j’suis ta chère Jena, espèce de connard !”

“Ohohoh, mais c’est qu’elle est vraiment en rogne la blondinette,” s’esclaffa Elias tandis que je ne décolérai pas. “Aaaaaaah le destin, c’est vraiment une belle salope. Surtout avec toi apparemment,” déclama-t-il en sortant quelque chose de sa poche. Un paquet de tabac, qu’il souleva à mon attention.

“Merci. Une pomme, une clope, le rappel du bon vieux temps où tu vivais encore avec ton époux. Que de beaux souvenirs auxquels s’accrocher.” Il s’alluma une cigarette et tira une longue bouffée sur celle-ci, avant de poser son regard sur moi à nouveau. “Le genre de conneries qui nous comble de mélancolie, de remords, de regrets. Ceci vois-tu…” Il agita la photo de famille devant moi. “... c’est bien le genre de chose qui empêche les gens d’avancer, de se reconstruire…” Il allait pas oser ?

“Fais pas ça !” m’écriai-je une première fois, d’un ton autoritaire. Il arqua un sourcil en me dévisageant, avant de souffler sur la fraise rougeoyante de sa cigarette. “Tu vois ? Tu refuses la simple réalité… C’est qu’un malheureux bout de papelard. Ya des petites choses comme ça, qui font bien plus mal qu’un coup de couteau...” Il afficha un sourire sardonique et satisfait. “... ou un coup dans le nez.”

“Fais pas ça, je t’en prie… Fais pas ça… Elias !” À chaque mot, chaque phrase, je me décomposais un peu plus sur mes appuis, pendant au bout de mes entraves en sentant ma détermination réduire. Si j’avais pu, je l’aurai supplié à genoux. Mais à son sourire, sa sale gueule de sadique exalté du pouvoir qu’il possédait, je savais que c’était inutile. “Elias…”

Ma voix se hachait de quelques sanglots quand il écrasa l’extrémité de sa cigarette sur le visage de William, laissant se découper un cercle incandescent qui grignota peu-à-peu le papier glacé avant de s’éteindre. “Espèce d’enfoiré…” m’emportai-je. “J’te jure que j’te crèverai avant la fin d’la nuit… J’te jure que tu vas crever….” Une promesse qui le fit d’autant plus marrer. Ce connard jubilait. Il me défiait, et comme pour mieux asseoir sa domination, mieux installer la souffrance qu’il m’infligeait, il brûla ensuite le visage de ma fille - ma Jodie ! - sous mes yeux aussi larmoyants qu’impuissants. D’abord abandonnée par Kyle, puis par Ivy… et maintenant ça… J’avais le sentiment que mon monde venait de s’effondrer en moins d’une semaine. Mon cœur, comme mon corps, se retrouvaient écrasés par une étreinte glaciale et morbide à mesure que je sentais tout espoir s’enfuir, jusqu’au plus profond de mon âme. Je regardais Elias finir par mettre le feu à la photo toute entière, dans une violence passive aux proportions douloureuses ineffables, jusqu’à ce que le morceau de papier soit simplement réduit en cendres cornées tombant au travers des croisillons métalliques.

Il se redressa finalement, s’approchant de moi à pas précautionneux, sûrement craintif que je sois en mesure de mettre à exécution mes menaces. Et je jurai sur l’âme de ma gamine que je l’aurais fait, quitte à mourir pour de bon, s’il n’avait pas pris tant de précautions à m’approcher. Elias s’attendait à être attaqué. Il aurait été bien con dans le cas contraire. Dès qu’il fut assez proche, j’avais pu sentir sa main se plaquer contre ma gorge et la serrer avec force, m’obligeant à plonger mes azurs dans ses prunelles vertes, étincelantes d’une cruauté satisfaite.

“Tu penses que tu peux me crever, Jena ? Que t’as plus rien à perdre ?” Un sourire carnassier dévoila ses dents, sa langue passant rapidement sur sa lèvre inférieure. Ce type était un véritable malade, un prédateur de la pire espèce. “T’en fais pas, ça viendra. Tu vas crever, de la plus lente et horrible des façons… Mais avant ça, t’as encore beaucoup à offrir. À Sean, et à Ivy...” J’étais horrifiée de ce que je pouvais lire dans son regard. Je suffoquais sous sa main, mais je comprenais que le pire était à venir, que la douleur physique ne serait rien en comparaison. “Fais-toi plaisir Sean.” Il écrasa la cigarette sur le sommet de ma hanche, m’arrachant une supplique de douleur. “Je veux que son connard de mec et sa gamine puissent l’entendre hurler et supplier du fin fond de l’enfer.”

Ivy Lockhart

Anonymous
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Dim 5 Fév - 19:03
“J’vais…”

Je m’interrompais brusquement, d’abord confuse, puis surprise. Où étaient les grésillements atroces ? Où était le chant perpétuel du magnétisme qui m’avait jusqu’à lors presque toujours accompagné ? Je posais mes yeux sur le couteau d’Elias et constatais avec horreur que je ne le ressentais pas. J’avais beau lui ordonner, lui hurler puis le supplier mentalement d’obéir à ma volonté, rien ne se produisait. L’arme d’acier restait sourde et muette à mon don. Une immense panique, terrifiante, s’empara de moi bien au-delà de l’incompréhension. Non. Ce n’était pas possible ! Pas maintenant ! Et puis pourquoi ? Qu’est-ce qui m’arrivait ? Putain, tout mais pas ça ! Par pitié…

“Hum…” pouffa Elias avec une grimace dédaigneuse. “C’est bien ce que je pensais. T’as rien dans le bide, p’tite conne…” cracha-t-il avec dégoût avant de me flanquer un nouveau coup dans les côtes. Il m’arracha un cri de douleur bien plus vif et prononcé tandis que je me recroquevillais sur moi-même.

“Papi ! Prépare-moi cette pute. Je veux lui faire cracher tout ce qu’elle sait. Son pote, son refuge, jusqu’à son signe astrologique. On va vérifier si notre petite miraculée est devenue comme ces saloperies de cadavres, ou si elle peut toujours sentir la douleur... Jimmy ! Trouve-moi Maria. On a un joli couple à réunir.” Je le vis s’éloigner. Une forme floue se mouvant parmi le brouillon de mes yeux inondés de larmes. “Sean ? Je monte…” l’entendis-je continuer en s’éloignant, avant qu’il ne s’extasie dans tout le bâtiment, frappant dans ses mains. “Je sens qu'on va passer une boooooonne soirée !”

J’avais tenté de me débattre quand Papi m’avait agrippée par les cheveux pour m’obliger à me relever. Une tentative qui se solda par une pluie de coups, d’abord des poings, puis des pieds. Chacun d’entre eux avait résonné dans chacun des os de mon corps ; me faisant ressentir ce dernier comme jamais auparavant. J’avais l’impression de sentir battre mon coeur sous l’entièreté de ma peau, comme s’il avait fondu et s’était mêlé à chaque artère, le moindre capillaire sanguin qui me sillonnait. Et le cumul semblait avoir scindé ma conscience en deux parts bien distinctes. La première très au fait de chaque parcelle de souffrance de mon corps, la seconde flottant loin de tout cela, hébétée et hagarde au point que je ne me sentais même plus capable d’additionner deux et deux. J’étais simplement abrutie par la douleur et les émotions les plus primitives. J’avais bien tenté de ramper pour me soustraire à la violence de Papillon, mais celui-ci avait interrompu ma tentative d’un nouveau coup de semelle sur le côté de mon visage, m’expédiant dans les vapes pour de bon.

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Quand je revenais à moi, le regard brouillé par un voile sombre, je dus battre des paupières à plusieurs reprises pour réussir à distinguer ce qui m’entourait. Il me fallut des dizaines de secondes à comprendre difficilement que je me trouvais toujours dans la zone de chargement, et le même temps pour assimiler le fait que j’étais suspendue en hauteur. Il m’avait fallu un effort colossal pour simplement relever la tête et constater que mes mains se trouvaient menottées autour de la fourche élevée d’un des fenwicks abandonnés. Suspendue par les bras, je sentais mes pieds battre dans le vide, le sol à une trentaine de centimètres de ceux-ci. Je grognais, hoquetais, toussais, éclaboussais le béton de gouttelettes sombres. Les muscles de mes bras me brûlaient, parcourus de fourmillements et j’avais l’impression de sentir mes poignets se déchirer sous la morsure des bracelets et mon propre poids.

Face à moi, légèrement sur la gauche, je pouvais contempler comme le miroir de ma propre condition. Une autre femme, qui n’était pas Jena, s’était retrouvée suspendue de la même manière sur un second fenwick. Une grande brune qui pleurait et suppliait dans un charabia incompréhensible que je finis par reconnaître comme étant de l’espagnol au bout d’une longue minute. A ses pieds détachés se trouvait, agenouillé, pieds et poings liés, celui qu’Elias m’avait présenté comme étant Javier, encadré par Jimmy, Papi et Elias en personne. Tous s’esclaffaient de rires gras et satisfaits devant la scène. Leurs paroles, leurs mots, avaient du mal à trouver sens et former des phrases cohérentes dans mon esprit encore à la ramasse. Tout ce que je remarquais, c’était la ronde et massive proéminence qui se découpait sous le tee-shirt tendu de la femme brune. Elle était en cloque jusqu’aux yeux.

Je baissais le regard sur mon propre corps, découvrant mon débardeur souillé de nombreuses traînées et auréoles sombres, nuancées d’ocre. Je battais des jambes à mon tour, ne faisant qu’accentuer encore mes douleurs que je manifestais dans une grimace de souffrance. Je tentais de faire appel à mon don, de saisir les champs magnétiques à nouveau, toujours en vain. Que se passait-il ? Pourquoi n’étais-je plus capable d’exercer, percevoir, mon pire et pourtant plus fidèle allié ? Je ne comprenais pas. J’étais totalement démunie, affolée et terrifiée. Je me laissais fondre en larmes de désespoir, sentant le sel de celles-ci me brûler les plaies de mon visage.

Je ne saisissais rien des propos qui s’échangeaient en face, seulement les cris, les rires, les mouvements pitres d’un Elias discourant et les supplications d’un Javier abattu, mis plus bas que terre. Je ne pouvais qu’observer, impuissante, une scène qui semblait se décomposer en actes d’horreur et de torture que je n’aurais même pas pu imaginer dans mes cauchemars les plus tourmentés. Elias s’était mis à crier à son tour, cédant à cette folie furieuse, cet emportement sauvage que j’avais pu lire dans son regard, brandissant son couteau devant le visage de Javier avant de le pointer vers la femme. Je pouvais voir la lame s’approcher du ventre rebondi de la femme. La menace - et je priais que ça ne soit que ça dans le fond - était on ne pouvait plus claire, même pour un esprit aussi hagard  et déphasé que le mien en cet instant. Une telle cruauté n’était pas humaine. Ce n’était pas possible.

“Arrête !!” m’étais-je époumonée depuis ma position suspendue, attirant sur moi toutes les attentions.

“Ivy !” s’exclama Elias suffisamment fort pour que je l’entende. Il avait levé les bras dans un signe victorieux. “Enfin de retour parmi nous ! Nous t’attendions !” rajouta-t-il avec une satisfaction carnassière, me désignant la femme enceinte. Puis je le vis parler à Jimmy en me désignant d’un mouvement de la tête, lequel sembla acquiescer avant de se diriger vers moi. Le colosse s’arrêta devant moi en me dévisageant, son visage osseux, mais étrangement poupon à l’exception de son nez aquilin, s’avérait particulièrement inexpressif. Mais le plus impressionnant était son regard. Deux billes qui semblaient avoir été fondues dans l’acier le plus pur, d’un gris presque étincelant aux reflets argentés. Un regard captivant, envoûtant, qui me dévisageait de haut malgré que je sois suspendue au-dessus du sol ; je demeurais plus petite que lui.

Puis sans un mot, le colosse passa dans mon dos, plaquant une de ses massives mains sur ma bouche, l’autre en travers de mon front. De ses doigts, il tira sur la peau de mon visage et m’obligea à garder les yeux ouverts, sans aucune considération pour les douleurs que je ressentais à le sentir ainsi presser mes nombreuses plaies. C’est à peine si je parvenais à respirer par le nez. Je tentais bien de me débattre au bout de mes bras, mais cela n’eut pour effet que d’obliger l’homme à resserrer son emprise sur mon visage, m’arrachant un cri étouffé de douleur.

“Elias veut que tu vois,” m’expliqua-t-il d’une voix grave, rocailleuse et horriblement placide. J’aperçus Elias m’adresser un petit coucou de la main accompagné d’un grand sourire féroce, puis se tourna à nouveau vers Maria. Papi quant à lui, s’était placé juste derrière Javier, son propre couteau sous la gorge du pauvre homme au visage tuméfié. Je tentais de secouer la tête, hurlant comme je le pouvais au-travers de la main de Jimmy à mesure que le couteau d’Elias couvrait la distance le séparant du ventre cloqué de Maria. Cette dernière, comme moi, se débattait vainement contre la scène d’horreur qui se profilait.

Je ne savais rien d’elle ni de Javier, ni des raisons - légitimes ou non - pour lesquelles Elias les avait eus dans le collimateur. Car c’était là le constat que j’avais pu en tirer. Depuis le début, Elias n’avait fait que parler de cette Maria, elle avait été la raison de sa présence ici. Jena et moi, nous n’avions été qu’au mauvais endroit, au mauvais moment. Mais je ne pouvais m’empêcher de ressentir une empathie conséquente à l’égard du couple qui s’était attiré les foudres d’un psychopathe comme Elias. Ce qu’il projetait de faire, ça ne relevait plus du sadisme, mais de la plus brutale et impardonnable des barbaries. La monstruosité la plus pure.
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