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Forum JDR post apocalyptique basé sur la thématique des zombies, de la mutation et particulièrement de la survie, dans un monde partiellement futuriste.
 

[Spécial - ???] Bienvenue en enfer - 14/02/35
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Soulstrange

Anonymous
Invité
Ven 11 Déc - 15:47
Il était demeuré stoïque, comme il n'était plus nécessaire de le décrire. Il n'avait révélé aucune expression et son visage était caché, nul mouvement car son coeur était froid, face à l'agitation d'un être vivant en détresse. Il attendit la toute fin de son discours exigeant, agressif et désabusé, puis le silence s'installa durant un moment qui s'éternisait, avant de briser ce même silence qu'il avait engendré d'une rétorque tranchée :

« Qu'est-ce qui te fait croire que c'était l'un des vôtres ? »

Il marqua un temps et se redressa de son souffle bien plus enroué que ne pourrait jamais l'être la voix d'Ivy, faisant disparaître la flamme de sa main en la refermant. Après quoi, il reprit pour cette fois affirmer sans détour.

« Quoi qu'il en soit, tu es une menteuse. »

Sans même répondre à la moindre de ses interrogations, ou donner considération à son malheur, il tourna les talons et dans le bruit fatal de ses bottes sur la pierre, prit le chemin de la sortie de cette pièce, qui vit par la même le feu de la torche disparaître dans les ténèbres infernales. L'homme ne s'arrêta qu'une fois l'arche passée en demeurant de dos à la salle comme à son occupante qui n'aurait pour compagnie, que les restes détruits d'autres jadis vivants. Un vrombissement assourdissant résonna de toutes parts tandis que de chaque coté de l'arche surgissait une porte qu'aucune main ne tirait. Les lourdes portes vinrent lentement se rejoindre l'une l'autre pour mieux sceller cette pièce et tout ce qu'elle contenait. Même si elle l'avait tenté, l'affaiblissement physique d'Ivy et sa perte de maîtrise de son propre corps auront eu raison de sa volonté à rejoindre la sortie. Elle se retrouverait enfermée dans une nuit si obscure qu'elle serait comme aveugle, dénuée de repères.

Le silence aura finalement regagner son trône car il en était toujours ainsi, et régna de nouveau en maître absolu dans les ténèbres, voyant la jeune femme abandonnée sans nourriture aucune, seulement des os humains carbonisés à ronger. Quant à l'eau, rien n'était moins sûr mais il restait toujours ce réceptacle niché dans le mur que l'homme-qui-n'était-plus avait utilisé, même s'il lui faudra du temps pour parvenir à le retrouver dans cette obscurité totale. Quoi qu'il puisse contenir, l'idée que ce soit réellement de l'eau, c'était là son seul espoir de se rassasier et survivre à son sort injuste, car durant les trois jours qui suivront, les portes resteront aussi scellées qu'aucun soupçon de lumière ne viendra éclairer son désespoir. Son corps, privé de nourriture, tentera de s'adapter en épuisant ses réserves de glucose, d'eau et de sel, qui aboutira à terme à une perte de poids rapide et importante si rien ne la sauve de la faim dévorante qui la rongera jusqu'aux tréfonds de son âme, elle qui est déjà affaiblie.

La soif si elle se refuse à s'abreuver sera bien moins clémente, puisque si l'homme peut survivre trois jours sans boire, l'état d'Ivy était déjà dangereux et elle se retrouvera aux frontières de la mort au terme de ces trois jours, son état mental et moral creusés plus qu'il n'est déjà possible.

Si elle venait à boire le contenu du réceptacle...:
 

***

Trois jours. Ces trois pénibles jours passeront ainsi qu'Ivy les vivra. Et effectivement rien ne viendra briser sa solitude entre-temps. Aucun bruit, aucune voix, pas un souffle ne lui donnera l'ébauche d'un signe qui pourrait la laisser penser que quelque chose arriverait, pour le meilleur ou pour le pire. Elle-même d'ailleurs, perdra la notion du temps, si bien que ces trois jours auront paru une centaine dans sa pénible lucidité assoiffée, ou un seul peut-être avec l'aide d'un certain breuvage dans de non moins pénibles délires.

Finalement, qu'il soit craint ou attendu, ce moment viendra où le vrombissement des portes résonnera à nouveau tandis qu'elles s'écarteront l'une de l'autre, pour faire entrer la faible lumière semblant alors aussi intense qu'un rayon de soleil pour les yeux fragilisés d'Ivy. Derrière ces portes, la silhouette sera là, celle de l'homme au masque à la stature imposante et aux bottes émettant un bruit caractéristique qui dans ces circonstances, marqueraient l'esprit d'un homme - ou d'une femme. Des bottes qui frapperont la pierre en signal de son entrée avant même que les portes n'aient disparu dans l'arche pour se taire. A la main, il tiendra par la poignée un bidon transparent qui devait autrefois servir à contenir deux bons litres de lait, mais qui maintenant était rempli d'un liquide transparent.

Le feu jaillit sans crier gare de sa main libre, éclairant un peu plus la salle qui devait lui permettre de savoir rapidement où se trouvait Ivy, car la torche qui était restée présente tout ce temps n'avait pas été fixée au socle et elle aurait très bien pu vouloir s'en servir pour le surprendre quand il serait revenu - concluant qu'elle n'était plus sur son socle. Mais la cruelle réalité voulait qu'avec ou sans le liquide du réceptacle, elle aurait été à présent trop faible pour lever cette éventuelle arme de fortune et l'abattre avec l'espoir d'un vrai impact. Sans cesser sa marche, il balaya la salle et fit en sorte de cibler la jeune femme, mais lui-même se dirigeait vers le réceptacle devant lequel il s'arrêta, quant bien même Ivy était sous celui-ci. Il leva le bidon d'une main et faisant disparaître le feu de l'autre, l'ouvrit des deux pour en verser le contenu dans ledit réceptacle. Qu'elle ai bu ou non ne changerait pas cet acte, puisque le réceptacle n'était pas plein à l'origine et il le voulait à ras-bord. Par ce seul geste il pourrait peut-être explicitement faire comprendre à sa prisonnière qu'il n'avait pas l'intention de la laisser partir.

Pour cela, il fallait s'assurer qu'elle soit consciente. Si elle était endormie, il attendrait sans qu'elle ne le sache le moment de son réveil, et si cette peine lui était épargnée, il viendrait immédiatement poser ses semelles lourdes près d'elle en baissant le masque pour la scruter derrière les verres qui y étaient incrustés. Sa voix gronda malgré son calme glacial, lâchant avec une lenteur calculée ces mots :

« Je n'ai pas le désir de te faire du mal, mais tu souffriras et tu mourras de faim si tu refuses de me dire la vérité. Où sont les autres ressuscités ? Combien sont-ils ? Et quels sont leurs moyens de protection ? »

Ivy Lockhart

Anonymous
Invité
Sam 12 Déc - 23:43
Le silence. Pour seule réponse. Un silence lourd s’étirant durant de longues minutes, au sein duquel seul le bruit mat de mon sang battant à mes veines se laissait aisément distinguer. Un vacarme que l’absence de tout autre son rendait plus audible encore, se répercutant en échos sous mon crâne migraineux. Un silence que l’inconnu finit par briser de sa voix oppressante, dont chacune des syllabes désincarnées se voulait plus écrasante que la précédente. Ni empathie, ni complaisance, ni même la moindre once de colère ou d’exaspération dans la réponse qu’il objecta à une question que je n’avais pas posée. Juste un détachement et une froideur dénuée de toute émotion, pas même la moindre insistance, alors que j’avais simplement demandé - exigé - de comprendre, de savoir ce qui m’arrivait, ce qui m’attendait. Plus qu’une réponse d’ailleurs, comme s’il avait voulu rendre ma soif plus insoutenable encore, il venait de me balancer à la figure l’équivalent d’un seau rempli d’une eau glaciale, s’insinuant jusqu’au cœur de mes os et de mon âme avec l’efficience d’un venin, sournois et ravageur : le doute.

A sa remarque concernant Calvin, j’avais relevé la tête, décollant mon front de contre mes genoux, pour dévisager l’individu masqué de mes noisettes plissées d’interrogation. Qu’insinuait-il ? Que Calvin était un homme à la solde du Marchand ? Un traître qui l’avait trahi pour rejoindre Matthew ? Ou pire encore… Un homme qui nous aurait trahi... nous ? Je secouais la tête, refusant d’envisager cette possibilité. Calvin était un brave type, un homme doux et attentionné malgré son côté rustre. Je déniais avoir entendu ça de la bouche de ce taré. C’était qu’un ramassis de conneries destinées à me faire révéler des informations dont la fraîcheur pouvait dater de quelques jours comme de quelques mois à nouveau. J’allais cracher tout mon ressenti vindicatif à l’égard de ces conneries, sentant mon visage se durcir d’une nouvelle colère viscérale au moment où il se redressa lentement, dans un effort visible manifesté par un souffle laborieux. Et la lumière fut…

Éteinte. A nouveau. Dans l’instantanéité et la discrétion la plus surnaturelle. La silhouette de l’inconnu s’estompa à ma vue, ne laissant derrière lui qu’une affirmation aussi arrêtée que fausse qui ne fit qu’alimenter un peu plus ma colère et mon incompréhension. Je n’avais pas menti. J’avais simplement voulu être éclairée autrement que par un feu aux sources mystiques. Et après la question qu’il venait de soulever à propos de Calvin, j’étais persuadée qu’il savait tout cela, que je ne lui aurais rien appris de plus. C’était un test. Je secouais la tête lentement, tâchant de me convaincre de la véracité de mon raisonnement. C’était un test. Je n’avais pas menti. J’avais été honnête. J’ignorais ce qu’il était advenu de moi entre cette ruelle et cette antichambre de l’Enfer, alors savoir - et même littéralement deviner - ce qu’il était advenu de mes camarades dans cet entre-deux vies.... Comment voulait-il que je le sache ?

“J’vous ai pas menti !!” avais-je fini par m’écrier au bout de quelques secondes avec hargne. Une contre-attaque misérablement lancée vers l’obscurité, qui ne trouva de réplique que par le résonnement de ses pas lourds. Les semelles de ses bottes martelaient le sol en s’éloignant de moi. Difficilement, je pus voir la silhouette se dessiner de plus en plus abstraitement contre la faible luminosité émanant de l’escalier. L’inconnu me laissait seule, livrée à moi-même sans autre question à me poser, ni aucune réponse à me fournir.

“Hey !!” l’interpellai-je, forçant sur ma voix dans une dissonance éraillée. En lieu et place d’une quelconque attention, un vrombissement qui s’empara de la cave toute entière, ravivant ma migraine alors que l’arche lumineuse semblait se rétrécir. Dans un réflexe précipité, où mon esprit percuta enfin ce qui se passait, j’avais tendu mon bras droit, main ouverte, vers la source de lumière, comme pour la retenir, agripper l’attention de l’homme.

“Hey attendez !” m’exclamai-je avec empressement, mue par la panique de me retrouver enfermée ici. “Non ! Non ! NON !” finis-je par hurler d’une voix implorante, montant crescendo dans les aigus à mesure que la lumière se réduisait à une mince raie de quelques centimètres. J’avais basculé sur mes genoux dans un râle d’effort, tirant sur mes muscles douloureux. Je rampais très laborieusement sur moins d’un mètre, mes doigts griffant le sol et les cendres alors que je poussais sur mes jambes toujours liées. “M’laissez pas…” Le claquement sourd et sec qui sonna comme un ultime glas coupa court à ma supplique, en même temps qu’il me replongeait dans les ténèbres. “...seule…” achevai-je dans un balbutiement, me mettant soudainement à trembler.

“R’venez !!” hurlai-je une dernière fois, puisant dans mes dernières ressources vocales. Un énième cri qui m’arracha une quinte de toux plus violente encore que les précédentes. Ventre-à-terre, affalée sur mes avants-bras croisés devant moi, je toussais et cherchais mon souffle, soulevant des nuages de cendres qui vinrent se coller à ma peau, me brûler les yeux et imposer à mes sens toute leur amertume salée. Je crachais avec difficulté, tâchant de rejeter cette souillure qui m’imprégnait la bouche. Impossible pour moi de savoir combien de temps il m’avait fallu pour reprendre mon souffle,  à réaliser que j’étais enfermée ici ; à moins qu’il n’existe une autre entrée quelque part. Il m’avait abandonné là putain… Il allait me laisser crever à petit feu. De soif. De faim... voire d’infection. Il allait me priver de cet espoir de revoir Liz’, Samuel et les autres du campement. Leur dire que j’étais vivante, leur montrer qu’on ne mourrait pas, qu’on revenait encore, et encore, et encore... et encore.

Fermant les paupières, laissant mon front reposer sur mes avant-bras, je sentais la fraîcheur du sol caresser mon visage. Je tâchais de réfléchir, je tentais de me calmer alors que mon esprit ne cessait de s’emporter en tourments d’incompréhension. J’avais tant de mal à coordonner mes gestes et mes pensées, se mêlant et s’entrechoquant, s’affrontant dans leurs discordances et s’enchevêtrant dans leurs raisonnements. Tout était si chaotique et diffus. J’étais dépassée. Je serrais les poings à m’en faire sauter les jointures, des larmes submergeant mes yeux clos et fuyant mon visage abondamment.

“R’venez...” J’implorais à nouveau, dans un murmure crissant et rugueux . Mes pensées. Mes facultés de raisonnement. Mon bourreau. la Mort elle-même. Je les appelais tous de mes vœux les plus chers, m’abandonnant à mon sort. Jetée dans une impasse aussi physique que psychologique, me torturant de mon incapacité à maîtriser ce qu’il m’arrivait, comme à me maîtriser moi-même. Le temps s’était suspendu pour moi, au moment précis où ce rôdeur avait planté ses chicots dans ma chair. Dès lors, je n’avais pu que le contempler dans sa fuite, le laisser me filer entre les doigts dans son ignoble indifférence, prenant et tordant mes repères et ma raison. Ce n’était qu’un éternel recommencement. J’allais crever, tout simplement. Puis revenir, encore plus simplement, pour recrever juste derrière ; jusqu’à ce que la Mort finisse par perdre patience, comme l’avait dit l’autre con de pyromane.

Lentement, mes pensées digressèrent de ma propre condition pour s’orienter vers cet homme. Cet inconnu qui aurait pu m’aider, m’aiguiller, voire même me sauver. Au milieu de mes larmes et reniflements, au milieu de cette torpeur et ce constat d’horreur paralysant, une idée commençait à se dessiner. Abstraite, intangible au point d’en paraître insondable. Je crus tout d’abord à une nouvelle connerie issue de ma conscience à la dérive mais… Mais ne m’avait-il pas confié être comme moi - ou moi comme lui - rejeté par la Mort. Nous étions semblables… de son propre aveu… Et pourtant, il était le bourreau et moi la victime. Manipulait-il le feu de l’Enfer ou celui de la connaissance ? L’Enfer… Sans en douter… J’étais entourée de cendres et d’ossements carbonisés. Que me fallait-il de plus pour me convaincre de la malveillance de c’gars-là ? Une lettre d’aveux ? Il avait sous-entendu que Calvin n’était pas des nôtres… Calvin. Un type qui s’était soucié de notre bien-être, qui avait eu à cœur de nous protéger, nous, les siens… Enfin, Clark et Ricky surtout… Plus eux que nous d’ailleurs. Et si c’était vrai ?

*FOUTAISES !!* me hurla ma conscience pour tenter de mettre un terme à mes divagations. Je serrais les dents, me mordant la lèvre inférieure en sentant mes muscles des bras se mettre à trembler de tétanie. Calvin ne nous aurait jamais trahi. Il avait peut-être baissé les bras, voulu tenter une approche différente, mais il ne nous aurait jamais trahi. J’en étais convaincue. Mais en ce qui me concernait, j’étais en train de clairement manquer à la parole que j’avais donnée au défunt cow-boy après qu’il se soit éteint. Je devais le faire. Cesser d’être lâche et égoïste, de craindre d’affronter ce monde et ses dangers. Si la Mort ne voulait pas m’emporter une bonne fois pour toute, elle n’avait qu’à aller se faire mettre. Je devais m’en sortir. L’inconnu avait surmonté tout ça. Il avait pris la place de celui qui domine, de celui qui sait. Je pouvais en faire autant. Je le devais. Je pouvais sentir mon orgueil se gonfler en enviant soudainement l’existence et la position plus avantageuse du pyromane.

Lentement, je redressais la tête, un rictus de colère déformant mes traits. J’allais me sortir de cet enfer, par tous les moyens possibles. Il devait forcément y avoir une issue, un moyen de sortir de là. Je ne pouvais pas échouer. Je détestais échouer. Et de fait, je détestais l’impuissance à laquelle j’étais confrontée, encore plus si je refusais de tenter quoi que ce soit. Je devais définir des étapes, des objectifs à atteindre, comme pour réparer un moteur. Diagnostiquer, vérifier, réparer. Si seulement c’était aussi simple… Cette foutue migraine à la con, mon corps entravé qui ne me répondait qu’à moitié - et mal - , la soif qui me déchirait la gorge. Lentement, je chassais les pensées parasites et les doutes suscités par ma condition ou les mots de l’inconnu. Je devais m’en sortir, trouver le moyen de m’enfuir.

Ainsi, non sans difficulté, je me laissais basculer sur le dos, laissant reposer ma tête et mes cheveux au milieu des cendres. Un effort normalement anodin en d’autres circonstances, mais qui me scia littéralement en deux. Mes membres se voulaient de plus en plus réticents à l’idée même de bouger. La panique, le stress, la présence de l’inconnu, toute l’adrénaline et les instincts, les émotions les plus primaires qui m’avaient permis d’agir malgré les crampes et la migraine, avaient fini par succomber à l’épuisement de ma carcasse. Je déglutissais non sans mal, ravalant soudainement ma fierté comme mes larmes, prenant soudainement conscience que chaque geste, chaque tentative serait une torture ponctuelle qui précéderait la suivante. Aussi demeurais-je allongée de longues minutes, à retrouver tant mon souffle que mes esprits, faisant tourner en boucle sous mon crâne le premier des objectifs que je m’étais fixé : me redresser et dénouer les liens qui m’entravaient toujours les mollets. Rouvrant les paupières pour n’avoir rien d’autre à affronter que l’obscurité et le silence les plus oppressants, je tâchais finalement de me relever en position assise, ramenant mes jambes au plus près de ma poitrine, laissant mes doigts malhabiles parcourir la corde, à la recherche du nœud.

Quand enfin je palpais l’objet de mon attention du bout des doigts, je m’échinais à le défaire non sans mal. Il fallait bien avouer qu’en me retrouvant aveugle et privée de mon habilité manuelle pourtant très développée, du moins avant tout ça, il me fallut un temps et une patience considérables pour parvenir à dénouer mes liens. Immédiatement, je sentis de nombreux fourmillements se répandre depuis mes genoux jusqu’à mes pieds, à mesure que mon sang circulait à nouveau sans contrainte. Aussitôt libérée, je laissais retomber mon buste sur le sol, subissant de plein fouet le contrecoup de cet effort pourtant dérisoire. Je devais économiser mes forces, rationner mes efforts. De nouveau, je reprenais mon souffle, l’air poisseux et nauséabond ne se privant pas de me déchirer la gorge à chaque inspiration. Je crevais de soif, et je n’avais rien. Rien sauf ce petit réceptacle où l’inconnu s’était lavé les mains.

Malheureusement, durant ma panique et mes multiples tentatives de fuite, j’avais perdu tout sens de l’orientation dans cette pièce désormais insondable. C’était à peine si je parvenais à me rappeler où se dressaient les portes. Je fermais les yeux et essayais de me concentrer, espérant soudainement retrouver mon “sixième sens”, le sentir à nouveau afin qu’il puisse m’aiguiller, un minimum. J’attendais ainsi de longues minutes à attendre de le percevoir par-delà mon mal de crâne. Moi qui avait tant souhaité que ce chant grinçant cesse de m’envahir l’esprit et perturber mon sommeil, voilà que j’en étais rendue à l’appeler. Jamais contente...

Mais non. Rien. Seul le froid continuait de s’imposer à moi. Lentement, je me remettais à plat ventre et commençais à ramper, parmi les ossements. Je devais dessiner ma progression d’un large sillon dans les cendres, repoussant les quelques os sur ma route d’un geste de dégoût, envoyant rouler quelques crânes un peu plus loin dans des résonances creuses. J’avançais lentement, jusqu’à atteindre un mur, sentir finalement la pierre froide, nue et rugueuse sous mes doigts. Je m’adossais au mur, marquant une nouvelle pause de quelques minutes avant de me redresser, poussant sur mes jambes flageolantes puis me figeais ainsi, mon épaule gauche plaquée contre la pierre, à attendre que mes membres inférieurs ne me soutiennent à nouveau. Si je comptais trouver le réceptacle, il me suffisait de longer le mur. Viendrait bien un moment où je me mangerais ce machin dans le bide.

Levant mon pied droit avec une lenteur mal assurée, je vins ensuite en poser le talon contre la pointe de ma chaussure gauche, renforçant un peu plus mon appui scapulaire contre le mur. *Un.* Je renouvelais la manœuvre avec mon pied gauche, venant le placer juste à l’avant de l’autre. *Deux.* … … *Trois.*

Laborieusement, je progressais ainsi une prudence inhabituelle à pas de fourmi. Je n’étais pas prête d’étancher ma soif à ce rythme-là, mais au moins cette prise de repères avait-elle l’avantage de focaliser mon esprit sur une tâche relativement simple ; ma concentration s’arrangeant tant bien que mal avec la migraine qui m’enserrait le crâne pour mettre de côté les nombreuses questions qui me taraudaient.

Ce n’est que bien plus tard que je parvenais à l’une des extrémités du mur, me retrouvant à faire face à la surface lisse et bien plus froide des portes en métal. J’en tâtais les battants non sans un certain empressement, à la recherche d’une poignée ou d’un quelconque mécanisme qui en aurait contrôlé l’ouverture. En vain. Tout ce que mes doigts avaient pu découvrir, c’était un très mince courant d’air froid filtrant par la jonction entre les deux battants, qui ne laissait même pas passer la moindre lumière. Le maigre espoir qui m’avait saisi de pouvoir sortir de là, marchant dans les traces de l’inconnu, s’étiolant aussitôt. La tentation m’avait gagné de frapper aux portes et appeler à l’aide, supplier mon bourreau de me laisser sortir de cet enfer totalement opaque ; mais je tâchais de la contenir. Je devais étancher ma soif en premier lieu, essayer de retrouver quelques forces avant de tenter quoi que ce soit. Dès lors, je recommençai mon manège, comptant et mémorisant le nombre de pas nécessaire pour aller d’un angle de mur au suivant.

*Quarante-quatre…*

Et ma main droite heurta enfin une excroissance dans le mur. De la pierre là encore. Mon souffle s’emballa, mon cœur l’imitant, alors que je ramenais mes deux mains vers le réceptacle. Enfin… Enfin ! Je palpais la structure en pierre, devinais ses contours, découvrais la vasque et laissais mes mains glisser à l’intérieur. Les extrémités de mes doigts finirent enfin par ressentir le contact bienvenu d’un liquide et je ne pus retenir un très léger sourire de soulagement qui déchira mes lèvres gercées. Je me penchais de tout mon poids sur le réceptacle, l’abdomen appuyé contre l’arête extérieure tandis que je plongeais mes mains en coupe dans le liquide sans aucune retenue. J’en portais le contenu fuyant jusqu’à mon nez, inspectant l’odeur du breuvage et espérant qu’il s’agisse bien d’eau, avant de finalement le porter à mes lèvres. Un goût calcaire, légèrement salé, mais je m’en moquais éperdument. C’était de l’eau. A plusieurs reprises, je plongeais mes mains dans le liquide et en avalai de grandes gorgées sans aucune retenue. Il s’agissait là de la meilleure eau qu’il m’avait été donnée de boire, et je ne m’en privais pas.

Puis mon cul regagna le sol une fois mon estomac gonflé de flotte. Je lâchais un profond soupir de soulagement, le dos et le sommet du crâne calé contre le mur jouxtant le réceptacle. Les yeux fermés, ma soif désormais étanchée, je fermais les yeux et me laissais bien plus largement aller. Déconcentrée, abattue, l’incompréhension et la détresse de ma situation ne tarda pas à refaire surface. Je me pris la tête entre les mains, les poings refermés autour de mèches de mes cheveux. J’avais replié mes jambes contre ma poitrine et laissé la peur me gagner à nouveau. Seule, dans le silence et l’obscurité, là où nul ne pourrait me juger hormis moi-même, je laissais libre court à mes sanglots que je ne prenais même pas la peine d’étouffer. Mes muscles engourdis, mon esprit pétrifié, je m’abandonnais aux affres de l’ignorance, d’un questionnement insoluble, et surtout aux griffes implacables de mon pire ennemi. Le doute.

Au fil des minutes s’enchaînant, l’épuisement s’abattit sur moi, affaissant mes épaules, écrasant ma conscience alors que je sentais mon esprit lentement mais sûrement partir dans une dérive nauséeuse. Bien qu’il m’était impossible de le voir, et encore moins de le quantifier, j’avais l’impression que l’espace et le temps se mettaient à tourner autour de moi. Paradoxalement en proie à la légèreté et la lourdeur, j’avais lentement senti un étrange vertige me gagner et me dominer ; vertige que je mettais sur le comptes de toutes ces émotions. Et sans même m’en rendre compte, j’avais fini par perdre pied, ballottée sans ménagement le long de la ligne d’horizon entre rêve et réalité.

Je me réveille soudainement, jaillissant du néant dans une fastidieuse inspiration. Tout est si noir et si lourd autour de moi. Allongée sur mon flanc droit, la joue imprimée des reliefs de la pierre nue et rugueuse, je me redresse en position assise. Je me sens étrangement bien, étrangement requinquée. Mes muscles ne me brûlent plus, chacun de mes membres répondant avec souplesse à ma simple volonté. Il n’y a plus ni labeur, ni doute, ni incompréhension. Je me sens paisible, pour la première fois depuis bien longtemps maintenant. A une dizaine de mètres devant moi, je distingue une légère lueur de clarté, certes ténue mais qui m’apparaît comme une véritable illumination. Sans difficulté aucune, je me redresse sur mes jambes, la tête haute, le regard aussi curieux que fier. J’avance, assurée, vers la lumière, plissant les paupières en m’approchant de celle-ci avant d’y pénétrer pleinement. Je prends une longue inspiration en la laissant me nimber, observant l’arche puis l’escalier menant vers l’étage supérieur, sans qu’aucune porte ni obstacle ne soit présent pour m’empêcher de m’y engager. Je pose mon pied sur la première marche, sans crainte mais non sans appréhension, laissant le bois légèrement grincer sous mon poids plume, un large sourire fendant mes lèvres au moment où je gravis la seconde marche, puis la troisième. J’ai réussi. Je m’échappe de cet Enfer.

Pressant le pas, je monte l’escalier à toute vitesse pour découvrir à son sommet une toute petite pièce, extrêmement exiguë et aménagée avec le minimum de confort nécessaire. Deux lits-couchettes, une kitchenette à l’évier en inox, une table repliable sur laquelle repose un vieux poste-radio dont de nombreuses diodes clignotent frénétiquement. Je fronce les sourcils, dubitative, tournant sur moi-même pour contempler ce que je reconnais être l’intérieur de notre caravane, au campement. Et la lumière, bien plus vive, qui s’engouffre dans l’habitacle aménagé par la porte donnant vers l’extérieur. Sans attendre, irradiée d’une joie irrationnelle, je me précipite vers la sortie, sautant le marche-pied pour me retrouver à l’air libre. Je contourne la caravane par la droite, me dirigeant vers le feu de camp, les larmes au bord des yeux, sans même m’interroger sur la réalité d’un plancher de caravane donnant sur une cave morbide.

“Liz !! Samuel !!” J’appelle mes compagnons de ma voix qui n’est même plus éraillée, découvrant au détour du timon de la caravane la lueur du feu. Et quel feu. Je stoppe ma course instantanément, les semelles de mes godasses crissant sur le sol en contemplant l’horreur de la scène qui s’offre à mes yeux. Nul feu de camp ne se tient là, mais un véritable brasier des Enfers. De hautes flammes tournoyantes et virevoltantes, que des hurlements d’agonie et de supplice stridents finissent par percer, me crevant tant les tympans que le cœur. Je sens mon visage se décomposer en une grimace d’horreur, je recule de quelques pas en secouant la tête par refus, finissant par heurter quelque chose derrière moi.

Je fais volte-face et me retrouve à contempler le jeune Takashi, dressé devant moi, la peau marbrée et noircie par endroit, son visage à moitié décomposé, déchiré par les dents des rôdeurs. Mais la boucherie de son corps n’est rien en comparaison de la noirceur de son regard, l’intensité de sa haine à mon égard.

*You stole me my chance !* me crache-t-il d’une voix déformée, profondément rauque et aussi haineuse que peut l’être son regard. Poussant un véritable hurlement d’horreur, je tente de reculer d’un pas, les bras dressés devant moi pour me protéger de ce cadavre poignardant ma culpabilité de sa haine.

*You stole me my life !!* rugit-il plus fort encore en se penchant vers moi pour agripper mon poignet gauche, le tirant finalement vers sa bouche vorace. Je me débats, en vain. J’envoie des coups de pieds rageurs dans sa direction, frappant ses jambes, ses genoux, son buste, sans parvenir à le déstabiliser, lui hurlant de me lâcher, d’aller crever en paix et de me la foutre. Mais rien n’y fait. Avide de vengeance, il croque dans mon avant-bras, à l’endroit exact où le rôdeur m’avait mordu.

“Lâche-moi saloperie !” me mets-je à lui hurler en arrachant mon bras à sa prise dans un ultime effort rageur, l’asiatique revenu s’embrasant soudainement d’un feu jailli de nulle part. Le regard ébahi, les yeux emplis de larmes, je ne peux détacher mon regard de ce corps décharné qui brûle sans même se débattre, totalement insensible aux flammes qui le dévorent. C’est à peine si je commence à reculer à même le sol, qu’une épaisse botte en cuir vient s’écraser sur mon thorax et me plaquer au sol. Je n’ai que le temps de lever les yeux vers son propriétaire, découvrant le visage masqué de mon bourreau penché au-dessus de moi, qu’il me parle à nouveau de sa voix désincarnée.

“Comprends-tu désormais quel est le prix à payer ?” m’interroge-t-il avant de refermer son poing nu, éteignant les flammes qui rongent l’asiatique aussi soudainement qu’il les avait fait naître. Puis, d’un geste lent, il porte son autre main à son masque et le soulève lentement, ménageant son suspense avant d’enfin révéler le visage bienveillant du défunt cow-boy.

“Calvin !?” Je n’en crois pas mes yeux. Tremblante et abasourdie, je reste tétanisée de peur alors que je sens sa lourde botte m’écraser le sternum plus violemment encore, m’arrachant une grimace de douleur.

“Qu'est-ce qui te fait croire que j'étais l'un des vôtres ?” me demanda-t-il d’un ton parfaitement neutre, le visage impassible. Horrifiée, je secoue la tête à de nombreuses reprises, serrant sa cheville de mes mains frêles en essayant de me dégager de son écrasante pression.

“Po-Pourquoi ?” Je refuse d’entendre la réponse. Je refuse de voir cette réalité, implorant le cow-boy du regard. “Fais pas ça. C’est pas toi, non… C’est pas toi… Non… Non !”



“NON !!” Mon hurlement éraillé marqua mon réveil. Un retour à la réalité d’une brutalité rare. La syllabe se répercutant en échos dans l’obscurité qui me baignait à nouveau. A l’image de mon réveil dans ce cauchemar, je m’étais redressée presque aussi vivement ; à la différence que mes muscles ne me brûlaient plus autant et que je sentais mon corps légèrement plus reposé. Physiquement. La respiration agitée, je me passais ma main droite sur le visage, constatant à quel point celui-ci était poisseux de sueur. Je me massais les paupières pour espérer chasser les dernières images de ce cauchemar désormais imprimé dans mon esprit, encore tenace sur mes rétines qui n’avaient plus rien à contempler.

Nourrie d’un maigre espoir, je me mis à chercher la faible lueur du regard, en vain. Étais-je toujours dans cette cave ? Ou ailleurs ? Combien de temps avais-je déliré, ou dormi ? J’envoyai mon bras gauche en arrière, ma main se heurtant à la pierre froide du mur. Je me mis à le caresser, espérant trouver une quelconque anfractuosité dans celui-ci, sans résultat là encore ; puis entrepris finalement de me lever en m’aidant de son appui. A nouveau, je sondais la surface rugueuse de la paroi, progressant lentement le long de celui-ci, mes jambes m’offrant une meilleure stabilité que précédemment. Si la douleur avait commencé à s’estomper, il n’en était cependant rien de ma migraine, toujours aussi vive. Laborieusement, je retrouvais mes sens - outre celui de la vue - mais ne pouvait toujours pas percevoir le champ magnétique. La question s’imposa à moi de savoir si j’étais encore endormie ou bien éveillée cette fois-ci.

Mais finalement, je ne tardais pas à retrouver le réceptacle et à y replonger mes mains, non pas pour boire, mais pour m’asperger le visage, rafraîchir ma peau et m’éclaircir un tant soit peu les idées. Malgré tout, je ne parvenais pas encore à réprimer les restes de tremblements qui m’avaient gagné alors que le souvenir de ce cauchemar continuait à tourner en boucle dans mon esprit. Des images, des propos et des faits que je tentais de renier en bloc. La plus vive d’entre elles restait le jeune Takashi que j’avais laissé se sacrifier pour me permettre de me sauver. A cette pensée, accoudée sur le rebord du réceptacle, j’avais laissé ma main droite glissée jusqu’à la cicatrice de la morsure sur mon avant-bras, caressant la surface rêche et morte de cette partie de moi du bout de mes doigts.

“Je ne l’ai pas tué…” me murmurai-je pitoyablement, essayant de faire taire l’immense sentiment de culpabilité qui commençait à me dévorer. Je secouais la tête tout en continuant de répéter cette phrase à de multiples reprises, serrant mes poings tremblant d’une violente rage qui finit par éclater au bout de longues minutes.

“Je ne l’ai pas tué !! Je-Je… J’en savais rien, okay !!?” avais-je hurlé à l’obscurité en me redressant du réceptacle. Je m’étais retournée et avais commencé à marcher vers ce que j’estimais être le centre de la pièce, approximativement. Levant mes yeux vers ce qui devait être le plafond, levant à moitié les bras, les mains à hauteur des épaules en questionnant le plafond et le Néant. Si quelque chose pouvait m’entendre, je comptais bien à ce qu’il le fasse.

“Comment j’aurais pu le savoir !? Hein !? Comment !?” A cet instant précis, je me moquais bien pas mal de passer pour une folle. Personne n’était là pour en être témoin. Personne n’était là pour me répondre. Hormis le pyromane qui avait choisi de me laisser moisir ici. Non… Il n’en avait pas le droit. Il me devait des explications, il devait me rendre ma liberté.

Ainsi remontée, j’entrepris de traverser la pièce. Les bras tendus droit devant moi, j’espérais bien atteindre l’autre mur, celui qui devait normalement conduire à la porte de cette cave. Traînant les pieds, marchant toujours dans la crainte de trébucher, cette prudence dans ma progression n’empêcha rien. Je sentis mon pied gauche se poser sur un os arrondi et me faire perdre l’équilibre dans une torsion de cheville. Je me vautrais lourdement sur mon côté droit, le choc avec le sol réveillant une partie de mes douleurs musculaires, surtout ma cuisse alors que mon souffle fut coupé.

Crachant un juron rageur, je me ramassais sur moi-même, à quatre pattes puis trouvant l’objet responsable de ma chute en tâtant la surface cendrée de ma main gauche, puis je m’emparais de l’ossement carbonisé. Je dus faire un véritable effort pour surmonter mon dégoût, préférant focaliser mon esprit sur la recherche de la porte, utilisant l’os comme un bâton tenu à bout de bras, balayant le sol devant moi pour en repousser d’autres.

“Putain d’enculé… J’sortirai d’ici… J’te jure que j’sortirai d’ici…” me répétai-je en marmonnant, jusqu’à enfin atteindre le mur convoité, que je longeais de nouveau jusqu’à trouver la surface métallique des battants de porte. Je finis par me relever complètement, mon visage à quelques dix centimètres de la porte, puis j’envoyais mon poing droit marteler celle-ci frénétiquement.

“Ouvrez-moi !!” criai-je avec colère. “Hé !!! Ouvrez-moi !! Laissez-moi sortir !!” m"époumonai-je de plus belle en frappant derechef sur la porte. Mon manège dura de très nombreuses minutes. J’avais tout mon temps et que ça à foutre de toute manière. Je criais, hurlais, de plus en plus fort, utilisant même l’os carbonisé pour m’acharner sur les portes jusqu’à le faire casser. J’épuisais mes forces et ma patience contre cet obstacle qui demeurait résolument muet, ma colère finissant par se muer en lassitude, puis en désespoir.

Au bout de souffle et d’énergie, j’avais fini par me taire, posant mon front contre la surface froide des portes, avant de finalement me résigner à abandonner. Je me retournais, dos à la porte, la gorge douloureuse de m’être à ce point écriée, avant de me laisser retomber au sol. Dépitée, désespérée, je laissais tomber l’os à mes côtés, puis enlaçais mes genoux repliés de mes bras, nichant mon visage au creux de ceux-ci en cédant à nouveau à mes larmes.

“Me laissez pas seule… s’il vous plaît… Me laissez pas seule...” me mis-je à rabâcher dans une série interminables de murmures suppliants.

Car livrée à moi-même, avec pour seule compagnie ces ténèbres oppressantes, il ne me fallut guère de temps pour me remettre à ressasser mes doutes, mes cauchemars, ma culpabilité et mes angoisses. Aussi sournoisement que cela pouvait être possible, je craquais lentement sous les assauts de ma conscience persiflante qui brisait une par une toutes mes certitudes. A un point tel que je finissais par abdiquer, reconnaissant malgré moi que j’avais envoyé Takashi vers une mort certaine en ne cherchant pas à le retenir. Si j’avais pu… Si j’avais fait preuve de plus de compassion, si je n’avais pas arrêté aussi sommairement son destin… Nous aurions pu rentrer au campement. Nous aurions pu découvrir que l’on pouvait revenir… Rien de tout cela ne serait arrivé. Peut-être même que James aurait pu le sauver, nous sauver…

Mon corps basculant légèrement d’avant en arrière, murmurant toujours plus les hypothèses et les questionnements les plus délirants, je percevais pleinement l’emprise de ce poison appelé doute s’insinuer dans chacune des parcelles de mon esprit, dévorant la moindre miette de ma raison d’un appétit vorace. A force de ressasser les propos du pyromane, j’en étais arrivée à douter de la sincérité de Calvin. L’homme au masque ne m’avait pas menti, à aucun moment. Et Calvin avait fait le choix de nous abandonner non ? Alors oui. Peut-être n’était-il pas des nôtres après tout…

Après tout, comment le Marchand avait-il eu connaissance de notre fréquence radio ? Pourquoi ses hommes étaient-ils présents à cette école ? Exactement au moment où nous nous y trouvions avec Matthew ? Et puis pourquoi le Marchand nous traquait-il ? Pourquoi nous avait-il traité de ressuscités rebelles ? Il savait où nous nous cachions… Étions-nous vraiment des rebelles ? Pourquoi des rebelles ? Est-ce que Matthew et toute sa bande avaient travaillé pour le Marchand, avant de s’enfuir, avant de nous entraîner dans toute cette folie bien malgré nous, sans rien nous dire ?

Non… Ce n’était pas possible… Ça n’avait aucun sens… J’étais en train de me monter le bourrichon toute seule, parce que je n’avais rien d’autre à faire. Non ! Pire.. C’était exactement ce que voulait le pyromane… Il attendait de moi que je craque, que je perde confiance en mes amis et que je les trahisse. Mais je ne les trahirais pas. Jamais… Je m’étais fait la promesse de ne plus fuir, de ne plus en abandonner aucun.

“Ah ouais ? Et Takashi alors ?” me questionnai-je à haute-voix. “Oh putain la ferme Ivy !” me rétorquai-je ensuite, envoyant l’arrière de mon crâne frapper le battant métallique et ravivant la douleur lancinante de ma bosse. Une douleur qui en réveilla une autre, plus pernicieuse encore : la crampe qui me vrillait l’estomac. Je mourais de faim. A un tel point que celui-ci ne gargouillait même plus. J’avais beau réussir à maîtriser mon corps maintenant qu’il n’était plus autant perclus de douleur, je ne m’en sentais pas moins vidée de toute énergie. Et les tourments que m’infligeait ma propre conscience n’arrangeaient rien à mon état.

D’un geste las, je reprenais mon os en main, puis me forcer à me relever une nouvelle fois, longeant de nouveau les murs pour retourner jusqu’au réceptacle empli de flotte. Au moins avais-je encore de l’eau pour couper la sensation de faim, à défaut d’en résoudre les effets.

***


Prostrée au sol, dans un des angles de la pièce, j’émergeais d’un énième cauchemar, sans ne même plus parvenir à trouver la force de crier mes angoisses. Je ne savais même plus où j’étais, ni où se trouvait le réceptacle que j’avais fini par vider jusqu’à la dernière goutte. Depuis combien de temps l’inconnu avait-il fermé les portes ? Les avait-il seulement rouvertes depuis, entre deux de mes sommeils aux contenus dévastateurs pour mon esprit. Je m’en foutais royalement. J’allais crever de faim, tout simplement, et sûrement de soif bien avant. De toute manière, ma folie et mon désespoir se seront chargées de tuer ma conscience d’ici là. Le dos contre le mur, les jambes devant moi, je n’avais plus lâché le morceau d’os brisé de toute la durée de mon calvaire. J’avais passé de longues heures - selon moi - à frotter l’une de ses extrémités contre la pierre nue du sol, finissant par l’affûter pour obtenir une pointe suffisamment acérée.

A trois reprises depuis, j’avais tenté de mettre fin à mes jours, la pointe osseuse plaquée contre ma gorge ou sous ma mâchoire. A trois reprises, j’avais voulu honorer ma parole de ne pas trahir mes compagnons d’armes en emportant ces informations dans la Mort. Peut-être aurait-elle voulu de moi cette fois-ci ? Mais à trois reprises, je m’étais résignée. Par trois fois, j’avais cédé à ma lâcheté. Je ne voulais pas mourir… Je ne pouvais pas mourir alors que Calvin, et Clark, et Ricky, et Matthew… Tous, chacun d’entre eux, nous avaient trahi… Broyée par le doute, accablée par ma solitude, j’avais fini par m’en convaincre. Trop d’emmerdes nous étaient tombées dessus en trop peu de temps ; dès lors… Comment pouvait-il en être autrement ? Comment pouvais-je m’en sortir autrement ? Tout ce que j’avais à espérer - car c’était bien là tout ce qu’il me restait, un espoir aussi tourmenté que ma conscience - c’était que l’homme au masque finisse par revenir. Ainsi je ne faisais qu’attendre, que la Mort ou le pyromane ne fassent le premier pas pour m’accueillir. Premier arrivé, premier servi.

Impossible toujours de dire à quel moment j’ai cru percevoir du bruit. Je craignais que là encore, ce ne soit que le fruit de mon imagination. Mais quelque chose ici bas tenait à me donner tort, car quelques instants plus tard, un vrombissement agressa mes tympans désormais trop accoutumés à la simple tranquillité de mon souffle épuisé ou des lents battements de mon cœur. Un vacarme assourdissant suivi du retour de la lumière, extrêmement faible mais pourtant aveuglante. Les portes s’ouvraient, depuis leur position diamétralement opposée à la mienne. Merde… J’aurais pourtant juré être à moins de trois mètres de celles-ci. Dans un grognement, j’avais détourné le visage et fermé les yeux, ramenant mon avant-bras droit devant mon regard pour me protéger de la lumière extrêmement agressive.

Je percevais le bruit mat et régulier des bottes frappant le sol. Un son si atypique et reconnaissable entre mille que je savais que l’homme au masque était revenu. Non sans une certaine ironie, j’en venais à reconsidérer le statut de mon bourreau par l’un des premiers noms que je lui avais donné dans ma folie : le Libérateur. Il revenait enfin vers moi. Mais hormis les mouvements de mon visage et de mon bras, je n’avais en réalité pas cherché à le voir, ni même à savoir ce qu’il venait me faire. Me tuer ? Me libérer ? - l’un dans l’autre, c’était devenu exactement la même chose - M’interroger à nouveau ? Je m’en foutais… Tout ce qu’il voulait tant qu’il ne me laissait plus seule ici.

Je l’entendis marcher dans la cave, puis remplir le réceptacle. Le bruit d’écoulement ne manquant pas de titiller ma soif. Par ailleurs, s’il remplissait le réceptacle, c’est qu’il n’avait peut-être pas l’intention de me laisser partir du tout. Mon coeur se serra à cette idée, l’angoisse d’endurer à nouveau ce calvaire me glaçant le sang et une nouvelle terreur commença à me gagner. Quelques instants plus tard, je pus entendre ses lourdes bottes marcher jusqu’à ma position, s’arrêtant au-dessus de moi. J’ouvris mes paupières de quelques millimètres seulement, observant la lumière dansante d’une flamme me nimber, dans un éclat toujours trop aveuglant. A nouveau, je pouvais percevoir son aura écrasante, son souffle terrifiant. Instinctivement, j’avais replié mes jambes vers ma poitrine, dans un simulacre de position foetale, ramenant même mon bras mordu en protection de ma tête. Néanmoins, ma main gauche était restée crispée sur le morceau d’os taillé que je ne devais même pas pointer vers lui, alors de là à le menacer.

Et à nouveau, il me posa ses questions. Exactement les mêmes, précédées de la même remarque ; une affirmation qui suppurait la vérité par tous les pores. Toujours tremblante, j’avais laissé planer un silence de quelques secondes, m’humectant les lèvres de ma langue légèrement gonflée avant de lâcher un premier mot de ma voix éraillée.

“Sept…” J’hésitais quelques secondes à nouveau avant de reprendre. “On-on était… En-Enfin… Ils sont encore si-six,” avais-je finalement réussi à balbutier. Je me stoppais de nouveau, laissant mes rétines se réhabituer un peu plus à lumière qui devenait à peine plus supportable. “Dans un camp… Un camp de fortune, sur une vieille aire de repos avec un motel… A… A en-environ quatre miles au-au sud de Snyder sur la grande route… La 350 j’crois…” Je déglutis bruyamment, cherchant mes mots et surtout le pardon de ma conscience qui de toute façon s’en branlait royalement désormais. “Quel-quelques armes… Des pistolets et des fusils… Me d’mandez pas quoi… J’y connais rien moi… Et des couteaux aussi… Des tentes... et une barricade, avec des épaves de voitures…” réussis-je finalement à articuler d’une voix faiblarde au possible.

Après quoi, je gardais le silence à nouveau, baissant légèrement mes bras et tournant la tête en direction de son visage masqué, les paupières toujours plissés. Je détaillais longuement son masque, m’attardant sur les lentilles de verre qui marquaient l’emplacement de ses yeux. Il aura d’ailleurs pu aisément constater que mon faciès déchiré d’une peur certaine se grima légèrement d’une profonde amertume. Je venais de lui donner mes compagnons, mais il restait hors de questions qu’ils soient les seuls à souffrir de ma situation. Mon isolement ne m’avait pas seulement fait douter de moi et de mes compagnons ; mais m’avait longuement nourri d’une profonde rancœur à l’égard des non-ressuscités qui n’étaient définitivement pas des nôtres.

“Ya deux autres hommes aussi… terrés dans une ferme... à environ sept miles au nord de la ville… L’un d’eux... c’est le frère de Mat-Matthew Jefferson,” avais-je fini par révéler à l’inconnu avant de fondre en larmes à nouveau.

“C’est tout c’que j’sais,” balbutiai-je entre deux sanglots de ma voix défaillante, avant de l’implorer en me recroquevillant un peu plus encore. “J’vous l’jure… J’le jure… Juste… Me-Me… Me laissez… Me laissez plus là… Par pitié m’laissez pas seule…”

Soulstrange

Anonymous
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Mer 16 Déc - 16:38
Il avait écouté chaque mot prononcé avec une telle sérénité que l'on aurait pu croire qu'il ne s'agissait que d'un échange de bonne amitié entre deux connaissances. Mais il n'y avait rien d'amical, ni d'égal ou de cordial, seulement un bourreau qui après avoir appliqué l'une des plus sadiques et vicieuses - d'aucuns diraient subtiles - des formes de torture, savourait le fruit de son oeuvre. Comment aurait-elle pu y échapper ? Quel être humain aurait pu résister à un tel supplice sans craquer, sans succomber à son malheur après des jours à être affamé et tourmenté ? Il n'existait assurément que bien trop peu d'hommes et de femmes capables d'une telle résistance extraordinaire et aucun des ressuscités ne pouvait prétendre au rang des exceptions dans ce domaine. Et au final, même les exceptions finissent par craquer quand la torture dure...

De l'être sans visage, seul son masque décuplait l'écho de son souffle, cet affreux et inhumain souffle qu'elle entendait, encore et encore, cherchant à marquer son esprit aussi nettement que le bruit de ses bottes, plus encore car il était constant. Lorsqu'elle avait tourné son visage pour croiser son regard, il avait quelque peu penché la tête sur le coté sans rien répondre encore, la laissant aller jusqu'au bout de ses aveux, de sa confession, pour au terme s'accroupir si près d'elle que son long manteau caressait les vêtements de la jeune femme qui s'était recroquevillée. Quelques instants de mutisme s'imposèrent, puis, presque dans un murmure d'une voix qui malgré sa rudesse et son imperfection se voulait douce et paisible, il laissa entendre :

« Tu n'as pas à avoir peur, ce n'est plus notre office l'as-tu oublié ? Nous sommes voués à la solitude et à l'isolement. Étrangers à ce monde qui n'a plus de sens, chassés par des monstres sans vie qui n'ont pas conscience de ce que nous sommes et rejetés par des êtres bien vivants qui s'ils savaient ce que nous étions, nous traqueraient et voudraient notre mort par terreur de l'inconnu. Tous sauvages quand vient le moment de survivre, chacun pour une raison que le monde veut justifier. Il n'y a pas de place pour nous ici bas, car nous ne sommes ni vivants, ni morts. Sans avenir car notre chair n'est plus saine mais pleins d'espoirs puisque notre âme reste enchaînée à la terre. »

Il dressa sa main à nue, contrairement au reste de son apparence et vint poser le dos de son index, d'un touché réservé, sur la joue d'Ivy dans le but de la caresser légèrement, comme s'il lui portait à sa façon, une affection insoupçonnée.

« Ton âme est pure car elle n'est que vérité. Elle est sans barrière, sans manipulation, sans artifice... sans gangrène. Tous ces hommes qui mentent, qui trichent et qui prétendent être meilleurs que leurs semblables. Persuadés de savoir, persuadés de comprendre mieux que les autres, de mériter davantage que les autres.

Ils définissent l'existence entre le blanc et le noir, le bien respectable et le mal libéré. L'humanité a érigé tantôt des religions suprêmes, tantôt des lois pseudo-impartiales et absolues, pour justifier par une soit-disant pureté leurs actes barbares et leurs manigances hypocrites, égocentriques. Et ils ont mis en faute tantôt un diable aussi sournois qu'il est un mythe, tantôt le mal être d'un esprit perdu ou malade, pour se décharger de leurs fautes et de leur nature parasitaire. Toi tu es autre chose, d'incolore et limpide, tu assumes ton imperfection bienveillante, les humbles limbes sans parti pris entre la vanité du paradis et le déni de l'enfer. »


Sa main se déporta lentement pour se glisser dans sa chevelure et se frayer un chemin à travers les noeuds dus à la peine et la crasse, jusqu'à atteindre les pointes et laisser tomber ces mêmes cheveux là où il les avait pris. Derrière ses lunettes de verre, il avait suivit le cheminement de ses doigts avec attention, revenant à la fin seulement observer le visage fatigué de celle qu'il avait amené dans son antre pour la forcer à libérer son être profond.

« Mais entre les pages de la Divine Comédie, au sein de la première partie consacrée à la visite du terrible enfer justicier, Dante y écrivit que neuf niveaux le composaient, descendants en cercles concentriques en fonction de la gravité du pêché, de l'impardonnable à la plus indicible aversion. Et dans le Cocyte glacé, neuvième cercle au plus profond de l'enfer, sont jetés les pires des pêcheurs : les traîtres.
La Caina et l’Antenora, les deux premières des quatre fractions, contemplent les traîtres envers leurs parents et les traîtres envers leurs patries qui grelottent tête baissée dans la glace éternelle. La Tolomea, troisième fraction, punie les traîtres envers leurs hôtes qui grelottent tête renversée, leurs larmes et leurs pieds gelés pour les faire taire à jamais.

Enfin la Guidecca, dernière région entièrement recouverte de glace, voit en son centre le colossal Lucifer qui dévore de ses trois têtes les pires des traîtres. D'une tête et de son opposée, souffrent à jamais Brutus et Cassius, parjures à César. Et au centre, se trouve le traître absolu, celui qui dans toute l'histoire de l'humanité fut jugé comme le plus grand des pêcheurs... Judas Iscariot. »


A ce dernier nom prononcé, il se redressa aussi droitement qu'il l'avait été à l'origine sur ses bottes, détournant le regard tout en revenant au réceptacle, dans lequel il plongea aussi religieusement que la première fois ses mains, les nettoyant patiemment. Pourquoi faisait-il cela ? Etait-ce une sorte de principe au moment de tourmenter quelqu'un ? Pour se laver de ce qu'il infligeait ? L'eau était-elle étrange au départ ou profitait-il de ce moment pour y mettre quelque chose ?

Sa voix retenti une dernière fois, ayant retrouvé un ton des plus froids car il faisait fi de toute compréhension, de toute compassion, de toute considération, soufflant sa propre vérité comme l'on annoncerait la sentence à un condamné.

« J'irais trouver les autres ressuscités dans leur camp, je débusquerais leurs alliés à la ferme et je marquerais leurs âmes à tous par la souffrance et par la perte afin d'en salir ce qu'il reste. Je déchaînerais le feu et les hurlements des armes jusqu'à ce qu'ils n'aient plus assez de larmes pour pleurer, et ceux qui survivront pour mieux souffrir n'auront plus dans leurs coeurs que peine et rage tandis qu'ils subiront l'exil et la désespérance, l'humiliation. Et toi tu seras là, tu assisteras à leur sort et tu partageras leurs souffrances que tu auras provoqué par ce que tout à chacun jugera égoïstement comme traîtrise. Selon toi, comment réagiront-ils alors quand ils sauront que tu as vendu les tiens et tes bienfaiteurs pour vivre et ne plus être seule ? Te pardonneront-ils ton humanité toi qui par le supplice fut contrainte de le faire ? Ou pour pouvoir punir te considéreront-ils comme l'incarnation de Judas ? »

Ivy Lockhart

Anonymous
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Mer 16 Déc - 22:55
Les échos. De mes sanglots et de ses souffles, il ne flotta rien d’autre que des échos durant de longues secondes. Un temps qui me semblait distordu, désormais incapable d’en discerner le cours ou l’écoulement tant sa notion m’était devenue abstraite.Une inconstance qui, malgré tout, parvenait à tenir son rôle, celui de guérir les blessures. D’une manière aussi lente que sournoise, chassée par mes larmes et balayée par mes aveux, ma peur s’éteignait. La respiration laborieuse et désincarnée du Libérateur se drapait d’une toute autre tessiture, qui m’apparaissait plus suave et plus audible. Lentement, ma main gauche avait relâché son emprise sur le morceau d’os calciné, le laissant finalement tomber au sol ; juste avant que mes bras ne s’abaissent à leur tour, reposant, croisés, contre mon abdomen.

Il me parla de nouveau. D’un ton si paisible et si doux qu’il me semblait presque amical. Sans même réellement prêter attention au sens de ses mots, je me laissais doucement emporter par le rythme de chacune des syllabes qu’il prononçait. Je posais sur son visage un regard perdu, mes prunelles fixant la proéminence métallique de son masque dans une contemplation distante. Après son eau, je buvais ses mots, sa présence et sa proximité. Tiraillée par la crainte certes, mais gonflée d’une certitude : je n’étais plus seule. Je n’en demandais pas plus. Peu m’importait la teneur de ses propos, leurs fondements ou les idéaux qu’ils portaient. Peu m’importait que cet homme soit un fou ou un sage, qu’il m’ait affamé dans ces lieux et broyé ma raison. Il était là et je n’étais plus seule.

Instinctivement, mes yeux furent attirés par le mouvement de sa main, suivant de leur regard apathique la lente trajectoire de son index dressé jusqu’à ma joue. Et si mon premier réflexe fut d’en ressentir un dégoût certain et prononcé, qui aurait normalement dû me conduire à vouloir fuir cette caresse ; il fut bien rapidement écrasé par un inexplicable sentiment de réconfort. Je goûtais pleinement à ce contact, laissant mes paupières se clore et mon esprit se déliter dans un imbroglio absurde de pensées contradictoires. Quoi que m’ait fait subir cet homme, je ne pouvais qu’apprécier la maigre chaleur qu’il faisait glisser le long de ma joue encore humide. Submergée par ses paroles auxquelles je ne cherchais aucun sens, je ne souhaitais que sa présence, qu’elle fut tactile, olfactive ou sonore. A nouveau, les larmes me vinrent quand ses doigts passèrent dans mes cheveux, mais elles ne trouvaient plus de source au sein de ma peur ou ma détresse. Non. Il s’agissait de pleurs libératoires, suscités par le relâchement de tous ces sentiments accumulés, l’écrasante pression de la folie qui m’avait rongé. Des larmes abondantes, nourries de soulagement et de culpabilité, d’espoir et d’abandon. Un flot densifié d’une unique conclusion : je n’étais pas seule.

Ses mots n’en cessaient plus de couler à leur tour, illustrant et magnifiant le déchaînement de tout ce qui m’avait rongé jusqu’à lors. Il parlait d’Enfer, de Dante, de traîtrise… Autant de termes et de références qui ne m’atteignaient aucunement malgré la justesse du parallèle engagé. Impossible pour moi de décider si cela me dépassait, ou si j’étais simplement au-dessus de ces considérations là ; et je m’en moquais. De la véracité ou du mythe, il n’y avait qu’une seule certitude : la réalité. La Mort ne voulait pas de moi. Rien ici bas ne le semblait, hormis le Libérateur. Je faisais d’ores et déjà face à ma damnation, et elle n’avait rien de glaciale. En revanche, elle se voulait effectivement dévorante.

Lorsque l’homme s’était redressé, rompant son contact bien plus abruptement qu’il ne l’avait amorcé, j’eus un réflexe que je ne pu retenir. Rouvrant les paupières au moment où sa main quitta mes cheveux, j’avais relevé mes noisettes vers son imposante stature et très faiblement esquissé un geste de mon bras droit, la main légèrement tendue dans sa direction alors qu’il me tournait désormais le dos pour retourner au réceptacle. De ma bouche, un simple souffle s’était évadé, inaudible. De mon cœur, un simple battement avait manqué. De mon âme, un simple appel je lui avais lancé. *Restez.*

Je ne pouvais détacher mon regard de sa silhouette abstraite alors que je ressentais à nouveau la morsure de la crainte et de la solitude me saisir. A nouveau il parla. Il avait retrouvé sa voix froide et monotone, désincarnée, pour m’annoncer ses intentions. J’aurais pu - j’aurais dû - ressentir de la colère et de la peur à ses propos. Je le souhaitais, je le voulais ardemment. Il menaçait les miens sans détour ni fioriture, me délivrant une vérité pure et sèche, violente même, quant au sort qu’il leur réservait. J’aurais dû protester, je voulais le dissuader, je désirais même l’implorer de ne rien en faire, de ne rien leur faire, de les laisser tranquilles à leur quotidien laborieux. Mais aucun son ne quitta mes lèvres entrebâillées alors que j’encaissais de plein fouet la profondeur de ses questions. Comment réagiront-ils ? Me pardonneront-ils ? Me comprendront-ils ?

Je secouais faiblement la tête, mes noisettes se détachant de l’homme pour venir se perdre dans la contemplation de mes chaussures. Je ne parvenais pas à formuler la moindre réponse à ses questions. Mon esprit cognait et rebondissait contre celles-ci. Aucun d’eux n’avait eu à endurer mon calvaire. Aucun d’eux ne pouvait même imaginer que je puisse encore en vivre un. Ni morte, ni vivante. Au-delà même de ces considérations… Tout cela était si… vertigineux. Lentement, je passais une main dans mes cheveux, le long de mon crâne jusqu’à l’arrière de ma nuque. Puis, je la nouais de la seconde, mes doigts croisés sur mes cervicales, le sommet de mon crâne venant reposer contre la pierre dure alors que je fermais à nouveau les yeux, m’imposant de prendre une longue et profonde inspiration.

“Ils-Ils réagiront comme… comme d-des hommes…” avais-je fini par souffler d’un ton fataliste, forçant sur ma voix pour me faire entendre de mon Libérateur. “Certains seront en colère… D’autres n’y croiront pas… Il y aura de la douleur… et-et de la haine… et de la vengeance. Peut-être même certains me chercheront-ils des excuses ?” articulai-je avec difficulté d’un ton las avant de marquer un silence, ponctué d’une nouvelle inspiration. Je déglutis et rouvris les yeux, cherchant à nouveau l’homme masqué du regard.

“Je-Je verrais leur souffrance, je… Je la sentirais, je la partagerais… J’en serai responsable… Je… Je vous supplierai d’arrêter… Je vous implorerai… Je me débattrais… J’essaierai de… de vous combattre...” continuai-je, ma voix s’éraillant de nouveaux sanglots. “Mais vous n’arrêterez pas…” tranchai-je plus durement avant de me taire durant quelques secondes, chassant mes larmes de mes joues d’un revers de manche.

“Mais vous m’ignorerez… Peut-être même me tuerez-vous à ce moment-là. Mais à ce moment-là… Je serai là. Je les verrais comprendre. Me comprendre mieux qu’aucun mot ne pourra le faire. Je serai là, et je serai avec vous… Je ne serai pas seule…”conclus-je non sans laisser une certaine espérance paraître dans mon ton.

“Mais d’ici là… Si-Si vous pouviez… Juste… Juste rester, encore un peu...”

Soulstrange

Anonymous
Invité
Ven 18 Déc - 19:47
Le bourreau termina son office et vint poser ses mains encore humides sur le rebord du réceptacle pour s'y tenir, tranquillement, silencieusement, buvant chaque mot que la jeune femme exprimait. Au fil de ses mots, l'homme-qui-n'était-plus baissa la tête, son souffle rocailleux diminuant d'intensité sans pour autant être en mesure de se faire discret. Ce n'est qu'à la fin, après qu'un temps de non-dit ai flirté avec les ténèbres dominants, qu'il fit résonner sa voix avec une certaine... mélancolie.

« Tu es vraiment magnifique. »

Tout en retirant ses mains, il se redressa et se tourna vers elle, prenant tout son temps pour s'approcher pas après pas, marquant parfois un arrêt de quelques secondes entre chaque.

« Il y a tant de choses qui te sont nécessaire de découvrir pour comprendre mes actes et tu connaîtras bien des épreuves, mais au final tu y adhéreras. Ce ne sera pas aujourd'hui, ni demain mais un jour, quand tu auras embrassé pleinement le chaos et que tu auras souffert plus que de raison, tu repenseras à ce moment où tu ne devais rien à personne sinon les ténèbres et tu y adhéreras. Tout comme moi tu mettras un masque et tu n'auras plus de peur, plus d'incertitude, tu ne seras plus perdue et torturée. Tu seras menée par une mission qui nécessitera toutes les méthodes, qui justifiera tous les actes, car ton coeur ne battra plus que pour elle, la mission en symbiose avec de profondes certitudes. »

Une fois qu'il était revenu au-dessus d'elle, il se tut une fois de plus et durant une poignée d'instants. Puis sa voix reprit de l'aplomb et on sentait dans ses mots qu'il était certain de ce qu'il faisait et des raisons pour lesquelles il agissait ainsi.

« En cet instant où tout s'éclairera, si tu survis aux épreuves, tu trouveras en toi la plus puissante des armes que ni les vivants, ni les morts et le monde ne pourront jamais t'offrir : la conviction. Pour l'heure, nous allons devoir partir pour accomplir une mission que tu vas exécrer, et tu vas me haïr, tu vas vouloir savoir pourquoi je fais ce que je fais pour trouver un sens à tout cela, tu vas croire en un mensonge pour rendre les choses plus faciles. Tu devras te contenter de ce que je vais te dire...

Je ne prends aucun plaisir à t'infliger tout cela et je n'en aurais aucun à vous faire tous souffrir. »


Il tendit la paume de sa main droite vers le visage de la jeune femme et sans s'annoncer, une brume en jaillit, bien assez épaisse pour être distinguée malgré le manque de lumière. Elle frappa de plein fouet Ivy qui put ressentir quelque chose de lourd s'insinuer dans sa bouche et venir obstruer sa gorge : en quelques courts instants, elle ne parvenait plus à respirer. Ses yeux se mirent à brûler et sa vue se tordit, tout comme son esprit, perdant d'attention la réalité pour s'enfoncer bien vite dans de nouveaux ténèbres faites d'une profonde inconscience.


Fin du Jeu.

Evènements

Anonymous
Invité
Dim 20 Déc - 13:25


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Les Scénaristes
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