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Forum JDR post apocalyptique basé sur la thématique des zombies, de la mutation et particulièrement de la survie, dans un monde partiellement futuriste.
 

Souvenirs épars d'Ivy Lockhart
 :: Memorial :: Mémoires

Ivy Lockhart

Anonymous
Invité
Lun 7 Déc - 21:16
8 Octobre 2032 - Austin, Texas.

Cela faisait de longues heures que je bricolais sur mon prototype, non sans une certaine hargne lorsque la lumière crue des néons illumina l’entièreté de la cabine qui ne se trouvait jusqu’à présent que localement éclairé par quelques spots à LED de lumière bleue concentrés autour de ma zone de travail. Il fallut d’ailleurs bien ça pour m’arracher au fil nerveux de mes pensées et de ma concentration, la soudaine lumière verdâtre inondant les lieux me faisant sursauter et lâcher mes outils dans les entrailles de la machine. Je poussais un juron exaspéré en voyant la clé partir se loger dans un interstice situé sous le bloc moteur avant de tourner la tête vers l’entrée du hangar, les lèvres crispées derrière mon masque respiratoire. A vrai dire, les écouteurs me crachant des rythmes hypnotiques et entêtants de musique électronique directement dans les tympans ne m’avaient guère aidé à être particulièrement attentive à la présence d’un visiteur. Néanmoins, la surprise passée, je ne pus m’empêcher de ressentir un certain soulagement à reconnaître le visage rondouillard et rassurant de mon père par la lucarne vitrée nichée dans la porte de ma cabine.

Je lui adressais un geste de la main en hochant la tête, lui signifiant ainsi que j’allais le rejoindre, auquel il me répondit d’un simple okay silencieux, pouce et index reliés en formant un cercle à travers la lucarne avant de disparaître. De mon côté, je me dirigeais d’un pas traînant vers la sortie de la cabine de peintre, mes sur-chaussures recouvrant mes pantoufles à tête de panda frottant négligemment le sol vert pastel jusqu’à la porte marquant l’entrée du petit sas. Pénétrant dans celui-ci et refermant derrière moi, j’allumai le système de ventilation qui se mit à rugir dans un sifflement hurlant, tirant vers les aigus, le temps de me débarrasser de mes pantoufles, ma combinaison, mes gants en latex bleus, ma charlotte et mon masque respiratoire, avant de sortir du sas et rejoindre mon atelier de fortune où je jetais gants, charlotte et sur-chaussures dans la grande poubelle - un vieux bidon d’huile rouillé reconverti pour l’occasion - placé à quelques mètres de la porte. D’un geste dépité, maugréant ma mauvaise humeur du jour, je retirai mes écouteurs puis frottai mes mains légèrement farineuses de talc sur mon pantalon de jogging avant de tourner la tête en direction de mon paternel, le fessier nonchalamment posé contre l’établi encombré d’outils et de pièces détachées en tous genres, un sourire taquin étirant ses lèvres.

“Alors cosmonaute ? On oublie le dîner ?” me demanda-t-il sur un ton de plaisanterie avant de poser sa massive paluche gauche à la peau calleuse sur un empilement de boîtes en carton recyclé. “Thaï ?” me proposa-t-il avec bienveillance de sa voix rocailleuse et légèrement nasillarde.

“Non merci. Pas faim…” refusai-je, accompagnant ma réponse d’un signe de tête négatif en levant la main ; réaction qui ne manqua pas d’intriguer mon père. Sentiment sur lequel il ne tarda pas à mettre des mots.

“Oula… Toi, t’as passé une sale journée,” déclara-t-il, avant de frapper le plan de travail de l’établi à quelques reprises de la main droite, m’invitant à venir m’asseoir à ses côtés.

“Pas envie d’en parler,” mentis-je dans une grimace nuancée de colère et de tristesse en m’écartant un peu plus de l’établi pour aller poser mes fesses sur le vieux fauteuil au cuir élimé qui trônait dans un recoin de l’atelier. Je me vautrais littéralement dans celui-ci, m’enfonçant dans son dossier et son assise à bout de souffle et bien au-delà de leurs fins de vie respectives en laissant reposer mes coudes sur les accoudoirs griffés, les mains croisées sur mon abdomen, mes noisettes rivées sur celles-ci alors que je jouais distraitement avec mes pouces. En vérité, je mourrais d’envie d’en parler, de crever l’abcès et confier mes ressentiments à mon paternel, une des rares oreilles confidentes que j’étais certaine de ne pas perdre de sitôt. D’ailleurs, l’homme se racla la gorge bruyamment, comme pour bien se rappeler à mon attention, me faisant bien comprendre que ça ne prenait pas avec lui. Ça ne prenait jamais avec lui. L’air de rien, je glissai une œillade dans sa direction alors que je savais pertinemment ce que j’allais y découvrir. Son regard à la fois bienveillant et sévère, protecteur et inquisiteur, vif et perçant, légèrement intimidant mais nullement oppressant. D’ailleurs, il n’ajouta rien, pas le moindre mot à la suite de son raclement de gorge trop bruyant et appuyé pour sonner vrai. Non, il se contentait d’attendre que mon propre mutisme ne finisse par me pousser à le briser. Après tout, il me connaissait et me comprenait mieux que personne, il le savait très bien ; et par-dessus tout, il savait que je le savais.

“Sean m’a plaqué..." finis-je par confier d’un ton morne au bout de longues minutes d’un silence lourd, seulement perturbé par le lointain bruit de fond du trafic routier, et un reniflement sonore de ma part. D’un geste lent de la main droite, j’ôtais mes lunettes de sur mon nez et les gardais en main, massant mes paupières closes sur mes yeux rougis, puis mon front de mes pouce et index gauches, avant de laisser glisser ma main dans mes cheveux ébouriffés par la charlotte.

“Ah…” souffla mon père en se redressant de contre l’établi pour se rapprocher un peu plus de moi, dévoilant par ailleurs un pack de six qu’il avait gardé hors de ma vue tout ce temps. Lentement, il s’appropria deux canettes en aluminium et m’en apporta une d’un pas lent, me la tendant non sans accompagner son offrande d’un sourire attristé. “Vous sembliez bien vous entendre pourtant. Que s’est-il passé ?” demanda-t-il, réellement impliqué et même excessivement soucieux.

J’attrapai la canette de bière et la décapsulai dans un geste résigné après avoir rechaussé mes lunettes, puis en aspirai la mousse avant de répondre, la voix tremblante de tristesse, secouant légèrement la tête puis haussant les épaules.

“Rien. Il en a eu marre… d’attendre. Peut-être… Je crois… J’en sais rien,” avouai-je, légèrement honteuse d’aborder ma vie intime avec mon propre père, ou plus précisément, mon absence totale de vie intime. Mais au delà de la honte, ce fut surtout la surprise qui me saisit alors que j’observais mon père laisser échapper un profond soupir de soulagement. J’en fus presque choquée et le dévisageai, mes yeux rougis et embués de larmes s’arrondissant comme des soucoupes. D’ailleurs, il le remarqua et s’en excusa presque aussitôt.

“Désolé, pardon. J’ai cru pendant un instant que tu allais m’annoncer qu’il t’avait plaqué après t’avoir mis en cloque,” s’expliqua-t-il, l’air sincèrement désolé, mais ne pouvant malgré tout pas totalement réprimer le soulagement qui l’avait gagné l’espace de quelques instants. Pour ma part, je restais totalement bouche bée face à son aveu, avant d’éclater d’un rire franc ; complètement nerveux, mais franc, achevant de me tirer les larmes des yeux. Pour le coup et pour une fois, je pouvais me permettre de me foutre de sa gueule.

Je secouais la tête en chassant les larmes qui venaient de rouler sur mes joues, me calmant au bout de quelques secondes avant d’avaler une gorgée de bière tandis que mon paternel, légèrement vexé par ma réaction, tenta de justifier son raisonnement en se basant sur sa propre expérience.

“Non mais attends… C’est une remarque légitime. Quand j’avais ton âge, tu avais déjà deux ans…” me rappela-t-il avec le plus grand sérieux du monde, auquel je rétorquai en contraste total d’un simple geste de la main souhaitant éluder le sujet d’une potentielle future grossesse, bien loin de moi l’idée d’envisager toute procréation avant plusieurs années.

“T’en fais pas papy,” finis-je par reprendre. “Ya pas de risque de ce côté-là,” le rassurai-je en reprenant un ton plus posé, la voix plus grave et bien moins secouée des restes de ce rire nerveux. “Non… Non.” Je reniflai à deux reprises, puis repris à nouveau le "récit" de notre rupture.

“Il est passé me voir cet aprèm' au labo, comme ça, sans prévenir et… enfin, il m’a balancé : ‘c’est fini entre nous’. Et il s’est barré comme ça, sans explication…” racontai-je la voix tremblante de quelques sanglots naissants. “Comme si tout ce qu’on a vécu ces derniers mois, ça n’avait pas compté. Comme si ça n’avait même pas existé.”

“Les histoires de cœur, c’est jamais simple,” souffla-t-il d’une voix calme et basse, presque résignée. Une banalité comme une autre, le genre de propos que l’on balançait quand on n’avait rien d’autre à dire ; tout simplement parce qu’il n’y avait rien à dire.

“Surtout avec moi apparemment,” m’apitoyai-je dans un murmure amer, avant de m’enfiler de longues et nombreuses gorgées d’alcool. Une remarque à laquelle il ne resta pas sans réagir.

“Non, mais non voyons… Dis pas des bêtises pareilles, ce sont juste des choses qui arrivent. A tout le monde,” continua-t-il sans réellement vouloir aborder le sujet plus en profondeur. Je pouvais le sentir à la monotonie de sa voix, une sale habitude qu’il avait de garder pour lui ses émotions et ses pensées. Une sale habitude qu’il m’avait refilée, histoire de bien achever le tableau.

“Les choses n’arrivent pas sans raison,” rétorquai-je d’un ton légèrement excédé. “J’ai bien dû faire quelque chose de mal pour qu’il décide de me quitter. Ça n’a pas pu lui prendre comme ça, sur un putain de coup de tête,” commençai-je à m’emporter toute seule.

“Ton langage Iv’...” gronda la voix de mon paternel, habitué à reprendre chacun de mes jurons, généralement accompagnée d’une paire de gros yeux. Mais pas cette fois.

“Ouais ouais… Je sais…” m’excusai-je à moitié dans un soupir, achevant d’avaler le contenu de ma canette de bière d’une seule traite. “Juste que j’ai beau réfléchir, j’vois pas ce que j’ai pu lui faire de mal…” confiai-je après de longues secondes d’un silence lourd.

“Boggart t’a rien dit à ce sujet ?” me demanda mon père, impliquant dans la conversation celui qui, en plus d’être mon tuteur et chef de projet, avait porté le titre de beau-père durant quelques mois pour sa plus grande satisfaction. En guise de réponse, je me contentais de simplement hausser les épaules, manifestant mon réel désintérêt pour la question.

“Il est parti en déplacement toute la semaine. Il devait rentrer ce soir pour le week-end. Et puis franchement, c’est pas la grande amitié entre lui et son fils,” soupirai-je en me remémorant l’aigreur et la frustration de Sean quand il m’avait confié cela. “James a toujours été très dur avec lui ; enfin, il est très exigeant avec tout le monde de toute façon, mais il est encore pire avec Sean. Il n’a jamais vraiment supporté l’idée que son fils ne devienne pas aussi doué et reconnu que lui…” terminai-je d’expliquer en laissant la rancœur communicative de Sean s’exprimer par ma bouche. Constatant cela et m’étonnant moi-même de ressentir de l’empathie à l’égard de mon nouvel ex, je lâchais un soupir dédaigneux en secouant la tête avec une grimace encore plus amère. “P’tain… Vl’à que j’lui cherche des excuses maintenant…” grommelai-je avant de m’enfiler le reste de la canette de bière, aspirant les dernières gouttes houblonnées et mousseuses avant d’écraser le cylindre en alu du creux de ma main droite, tentant un lancer vers le vieux bidon d’huile. Manqué.

J’entendis mon paternel lâcher un court soupir à son tour, se redressant de contre l’établi pour marcher jusqu’à la poubelle improvisée et y mettre la canette écrasée, demeurant silencieux de longues secondes tandis que je le suivais du regard, l’observant par dessus la monture de mes bigleuses. Lentement, je le vis contourner le tonneau pour aller jeter un regard curieux au-travers de la lucarne vitrée donnant sur l’intérieur de la cabine de peintre, fourrant ses épaisses mains aux doigts boudinés au fond de ses poches de pantalon.

“Ça a l’air de bien progresser ton… engin,” me lança-t-il finalement avec un intérêt que je savais ne pas être feint, mais qui en cet instant, fleurait surtout bon la stratégie du changement de sujet destiné à me faire penser à autre chose. Stratagème qui ne fonctionna qu’à moitié, n’apaisant en rien l’incompréhension, la tristesse ou encore la rancœur qui me vrillaient les tripes. Je laissais ma tête basculer en arrière, mon crâne s’enfonça dans le rembourrage usé du dossier de mon fauteuil, fermant les paupières puis prenant une longue inspiration en me laissant finalement emporter par mes pensées d’ingénierie aérospatiale.

“C’est un prototype de module… Enfin, un morceau. C’est pour le nouveau projet de recherche de Boggart,” rappelai-je à mon père d’un ton distrait.

“Ah oui. Le chépakoi magnétique…” souffla-t-il en devant se souvenir de la banale discussion que nous avions eue quelques semaines plus tôt, avant de reprendre d’un ton plus hésitant, et légèrement inquiet. “Mais ça craint rien de bricoler ton engin ici ? J’veux dire, ça risque pas d’exploser cette fois ?” A cette question-remarque de sa part, je redressais brusquement la tête, adressant au dos de mon paternel un regard franchement courroucé accompagné d’un grognement audible.

“‘Tain, P’pa ! Tu vas pas r’mettre ça sur l’tapis ? Sérieux...  C’pas le jour pour m’ressortir les vieux dossiers,” râlai-je ensuite d’un ton sec et légèrement emporté, avant d’enfin trouver la volonté de m’extirper de mon fauteuil, simplement pour aller le rejoindre, récupérant une seconde canette de bière sur l’établi au passage. Arrivée à ses côtés, je m’arrêtais devant la porte de la cabine, l’avant-bras gauche en appui contre le battant métallique, le regard rivé sur mon prototype durant quelques secondes avant de le faire glisser vers le visage de mon paternel.

“Je bosse sur la charpente, vu que ce con de Ron arrête pas de rabâcher à Boggart que mes plans et mes calculs sont foireux et que ça soutiendra jamais la structure moteur. Donc je compte bien leur prouver le contraire,” expliquai-je à mon père d’un ton empli de détermination.

“Et s’il a raison ?” se risqua-t-il à me demander sur un ton à mi-chemin entre l’affirmation et la taquinerie.

“Il a tort,” tranchai-je sèchement et arbitrairement, non sans arrogance, avant de nuancer mon propos après avoir avalé une gorgée de bière. “Enfin techniquement, il a raison, mais c’est pas ma charpente le problème. C’est son moteur. Il est dix fois trop lourd. Personne ne foutra le moindre penny dans quelque chose d’aussi lourd à envoyer dans l’espace, et surtout pas la NASA… Mais ça, Ron, il arrive pas à le comprendre. Pour lui, ya jamais de contrainte financière. C’est à se demander s’il veut devenir docteur en Ingénierie ou en Cassage de burnes…”

“Langa..” commença à me reprendre mon père avant que je ne le coupe assez sèchement, une nouvelle fois.

“Je sais !” aboyai-je presque avec véhémence à son encontre avant de me décoller de la porte et tourner les talons, regagnant mon fauteuil et me vautrant sur celui-ci en travers, le cul enfoncé dans l’assise, le bas du dos contre un accoudoir et les genoux par-dessus l’autre.

“Bon, ça va. J’ai compris, j’te fous la paix,” finit par abdiquer mon paternel en secouant la tête, commençant lui-même à perdre de sa patience. “Tu vas pioncer dans ton cabanon je suppose ?” me demanda-t-il en s’éloignant vers la sortie de l’atelier.

Question à laquelle je ne répondis que par un grognement ayant valeur d’affirmation, juste avant que de renquiller mes écouteurs dans mes oreilles, augmentant le volume jusqu’à ne plus rien percevoir des bruits extérieurs - pas même le probable "Bonne nuit" de mon père - m’inondant à nouveau l’esprit de rythmes répétitifs gavés de basses. Fouillant le fond de ma poche de jogging, j’en extrayais mon téléphone portable et commençais à faire le ménage parmi les photos que j’avais de Sean, qu’il fut seul ou en ma compagnie, dans un maelström sentimental fait de colère, de rancune, de tristesse et de nostalgie ; autant d’émotions qui se manifestèrent au-travers de mes larmes s’écoulant à nouveau. Moi qui avais toujours eu un mal fou à digérer mes échecs... la digestion risquait de s’avérer particulièrement longue et laborieuse cette fois.
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