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Fragments épars de la vie d'un homme - Johann
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Johann Libert

Anonymous
Invité
Sam 12 Mar - 1:46
Index :
 

***


Le ciel s’embrassait peu à peu de teintes rose et orange qui, par-delà l’horizon, se mêlaient de plus en plus distinctement au bleu sombre de la nuit qui fuyait devant leur approche, devenant bleu pâle, puis gentiment bleu clair, annonçant l’apparition immuable d’un nouveau jour et la naissance du soleil. Quelques vagues de brumes survivantes de la nuit s’effilochaient sous les roues du véhicule, se reformant en volutes rondes dès mon passage et se réappropriant l’asphalte. Le seul son dans l’habitacle provenait du ronronnement sourd du moteur, dont la régularité apaisante incitait à la dérive des pensées. Traversant ainsi la nuit, j’avalais tranquillement, kilomètre après kilomètre, la distance qui me séparait de chez moi. Je ne me lassais jamais du spectacle qui s’offrait à mon regard à ces heures où l’aube pointe, toujours le même et pourtant à chaque fois renouvelé. C’était mon moment préféré de la journée, avant que le fourmillement de la vie humaine n’envahisse tout, seul sur la route, ou presque, croisant parfois l’un ou l’autre noctambule égaré, partageant avec lui une connivence muette, une appartenance au même monde.

Le camion que je ramenais au bercail avait toute une histoire et un petit nom : Chewy. Pas comme le diminutif de la marque Chevrolet, non, plutôt comme Chewbacca, celui de Star Wars. C’était un Perterbilt 368 à cabine haute qui accusait ses 25 ans, un des plus vieux de l’entreprise et le premier camion que mon patron avait pu se payer et qu’il avait customisé à sa sauce alors qu’il n’était encore qu’un indépendant parmi d’autres. Il était d’un brun foncé désormais terne et arborait au dos de la cabine un Chewbacca géant pointant un fusil laser. Il faisait partie intégrante de la flotte et roulait encore pas mal, mais il souffrait de l’âge et avait dépassé depuis perpète le million de kilomètres. Il était plutôt connu parmi les routiers dans les états où on bossait, désormais plus pour ses pépins de santé que pour sa robe identifiable entre toutes, fantaisie de loin pas unique dans notre petit monde. J’avais été envoyé en renfort au beau milieu de la cambrousse de l’Indiana, sur un relais routier longeant la 421 où il était tombé en rade, pas loin d’une ville nommé Frankfort. Le ventilateur avait décidé de rendre son dernier souffle de manière explosive, clouant ainsi sur place Jeff, son infortuné chauffeur habituel. On avait envoyé un second camion pour récupérer la marchandise, et moi avec. Je restais, et Jeff repartais avec la remorque. Dans ce genre de cas, ma double casquette de mécano et de chauffeur m’indiquait toujours comme le plus approprié ; non seulement j’arrivais en général à réparer le bébé, mais je le ramenais également à bon port ensuite, réduisant ainsi les coûts. En quelque sorte, j'étais l'homme à tout faire du boss. J’aimais ma vie ainsi. Vraiment. Elle me convenait bien.

***

La route était vide devant moi et je rêvassais doucement quand la CB grésilla soudain et une voix bourrue s’en échappa, m’arrachant à mes pensées. Un regard dans le rétroviseur m’indiqua que ma solitude était révolue et que j’étais désormais suivi par un transport.

- Deep Purle à Chewy, salut Jeff !

Deep Purple était le petit nom d’un Mack Pinnacle de dernière génération au nez reconnaissable à son profil de bouledogue et peint en violet appartenant à Dave Graham, un collègue forcené de son indépendance que mon patron essayait d’engager depuis des lustres. J’empoignais le micro de la radio, étirant le fil qui le reliait au plafond, et répondis, puis relâchait la com’ pour attendre la suite.

- Salut Dave ! C’est pas Jeff, c’est Johann. Désolé de te décevoir, mon gros.
- Hé ! Salut Yo’ ! Qu’est- tu fiche là avec ton tas de boue ? Ton patron l’a encore laissé sortir ? Tu lui as encore pas dit que sa place est à la casse ?

Dave se marre. Je lui réponds dans un sourire.

- Que dalle ! Tu le connais, le vieux grigou.
- Haha, ouais je le connais ! Il avait quoi cette fois ?
- Ventilo explosé. J’en ai chié, ça fuit de partout et la courroie est bricolée.
- J’compatis mon gars ! Bon, à part ça tu sais qu’y a des gens qui bossent et qui peuvent pas se permettre de glander comme toi, là ?
- Quoi, tu veux que je te laisse la place ? Depuis quand t’est pressé toi ? T’as trouvé comment passer la 8ème ? Ca pour un scoop !

Je me marre aussi. Dave et moi, on se croise depuis des années, sur la route et les relais. Se chambrer est une vieille habitude.

- Plutôt crever que te laisser passer, Dave !
- Arrête ton char Yo’, t’es tellement lent qu’une tortue asmathique  te dépasse à reculons. Si tu veux que j’continue à t’offrir le café, t’as plutôt intérêt à t’garer, ou j’t’y pousse, dans le fossé ! La juste bonne place du vieux Chewy !

Il rigole, la radio me le rend amplifié d’une sonorité métallique et je me fends d’un sourire en coin. Je ralentis, descends les rapports et me pousse sur le bord de la route pour le laisser me dépasser à l’aise. Dû à sa réparation de fortune qui tiendra bon an mal an jusqu’au garage, avec de la chance, je suis obligé d’avoir quelques égards pour la mécanique du camion. Et c’est vrai que je me traine. Dave me dépasse par la gauche et accélère, poussant le moteur jusqu’à retrouver son rythme de croisière, tirant derrière lui toute une remorque chargée à bloc. Son moteur hybride gaz – électrique fait des merveilles, me laissant comme toujours assez admiratif.

- Haha, t’as changé d’avis ? C’est bien, tu deviens raisonnable !
- Te fait pas d’idées, j’ai juste pas envie de payer mon café, à la prochaine Dave !
- Bonne route Johann, à la prochaine. Salue le vieux quand tu le verras.

Je repose le micro sur ses accroches. Au loin, le Deed Purple s’éloigne rapidement et fini par s’effacer de mon champ de vision. Le jour s’est levé, inondant la plaine d’une vive lueur. Je vais tantôt récupérer la 69 vers le nord et calcule vite fait à combien je suis du prochain relais, pour un café bien mérité accompagné de quelques donuts divers. Encore à peine plus de 3 heures de route jusqu’à Détroit. Tout va bien.

Johann Libert

Anonymous
Invité
Dim 13 Mar - 1:25

6 heure et demi du matin, lundi. Mon sac est prêt devant l’entrée, je suis à la cuisine, en train de finir mon café tout en regardant la météo à la télé. Prévisions : beau temps jusqu’à jeudi. Parfait. Alicia entre dans la cuisine, tourbillon de blondeur hyperactive. Elle va se servir dans l’armoire, embarque une poignée de cookies pour tout petit déj.

- Salut p’pa !
- Salut ma fille. Faudrait voir à te nourrir mieux que ça, non ?
- Booof. Dis, ce soir on va au ciné avec les copains du lycée, tu voudrais pas m’avancer de l’argent de poche ?

Elle a croqué dans un biscuit, ses yeux pleins d’innocence bien feinte papillonnent en me fixant.

- Tu as DÉJÀ dépensé tout le reste ? Et pourquoi je t’avancerais ?
- Parce que tu es le meilleur père du monde ! Et parce que… parce que… Y aura Alex aussi !

Alex. Le gars pour qui ma fille en pince. Gentil, joli garçon, 15 ans, et parents à l’aise financièrement. Et si il y a une chose que ma fille ne veut pas, c’est paraître pauvre face à lui. Je cède. Ma réticence n’était que pure formalité. Elle le sait. Qu’est-ce que je ne ferais pas pour elle ! Je farfouille dans ma poche et en sort un billet que je lui tends, dont elle s’empare en me gratifiant d’un solide bisou sur la joue.

- Merci papa, je t’adore, tu sais !

Puis elle repart dans le corridor de la même manière qu’elle était arrivée, tout en exubérance. Ma femme entre au même moment, regarde notre fille partir d’un regard légèrement désapprobateur, puis pose sur moi le même regard en puissance 10, en fronçant les sourcils.

- Tu lui as encore refilé de l’argent, c’est ça ? Combien ?
- 20 dollars. C’est rien, elle sort ce soir.
- 20 ! On t’a déjà dit que tu étais complétement fou ? C’est comme ça que tu vas lui apprendre la valeur de l’argent ?! Et il t’en reste pour le boulot au moins ?!
- T’inquiète pas, je prendrais un sandwich. Et ta fille connaît très bien la valeur de l’argent, justement.
- Idiot !

Elle veut m’assommer avec le journal plié en 4, je me protège en levant un bras pour faire barrière.  Je souris, amusé.

- C’est pour ça que tu m’aime, non !? Parce que je suis un peu con sur les bords !
- Tu es IRRECUPERABLE oui ! Et je t’interdis de la gâter comme ça !
- Tu sais très bien que...
- … que tu ne veux pas qu’elle connaisse la même chose que toi à son âge et qu’elle soit obligée de compter chaque sou, blablabla, je connais la rengaine, merci. Je suis sérieuse, Johann. Tu ne l’aide pas.

Elle a lancé le journal sur la table et se sert d’un café en me tournant le dos. Quand elle m’appelle par mon prénom, c’est qu’elle est en rogne, même un tout petit peu. Je me lève, dépose ma tasse vide dans l’évier et viens l’embrasser dans le cou. Elle fait mine de vouloir me repousser mais ne peux pas se retenir très longtemps, elle laisse la tasse sur le plan de travail et se retourne pour m’embrasser. De nous deux, c’est elle qui joue le rôle du parent sévère. Moi, je suis incapable de dire non à ma fille. Et pourquoi lui dire non ? Elle est tout ce que je n’ai jamais été. Bonne élève, des notes mieux que la moyenne, sérieuse, impliquée. Je mesure ma chance, grandement. Fille parfaite, femme exceptionnelle. Bon an mal an, ça fait 14 ans que ça dure.

- Tu rentres quand ?
- Mercredi, si tout va bien.

Je rejoins l’entrée, empoigne ma veste en jeans, mon sac, et ouvre la porte.

- Bye les filles, soyez sages !

Alicia est dans sa chambre et crie un « Au revoir p’pa ! » qui doit s’entendre dans tout l’immeuble, ma femme reste sur le pas de porte et me regarde descendre les escaliers, comme à son habitude. Et comme à son habitude, les mêmes recommandations tandis que j’entame les premières marches.

- Drague pas trop les serveuses et gaffe sur la route, mh ?
- Bien sûr, comme d’hab !

Dans une heure, je prendrais la route, pour trois jours d’une livraison aller-retour. La routine. Je sais que tout se passera bien en mon absence. Comme d’hab.

Johann Libert

Anonymous
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Dim 13 Mar - 17:25

Le temps était au grand beau, on était tout au début de l’été. La ville continuait à se remettre de ses dernières années carrément catastrophiques, l’économie remontait et pour une fois, j’avais enfin réussi à garder mon boulot plus d’un mois. Cause à effet ? Aucune idée. Peut-être bien que je m’assagissais, aussi. On était samedi, il devait être quelque chose comme 15 heures. On était au supermarché du coin pour faire des provisions pour ce soir. Au menu : bières, chips, et virée moto, rentrée prévue à pas d’heure, avec un peu de chance on arriverait à glaner une ou deux filles au passage dans l’un ou l’autre bar. Mes deux potes étaient déjà en train de poireauter à une caisse quand j’arrivais derrière eux et les embarquais manu militari vers une autre, deux caisses plus loin, et deux fois plus de monde.

- Merde Johann, arrête quoi, t’as vu la file à ta caisse ? Fais pas chier !
- Non attends, mate un peu la caissière ! Le p’tit salo, voilà pourquoi il veut celle-là !
- Fiou ! C’est vrai qu’elle est mignonne la fille ! Haha ! T’aurais dû le dire tout de suite !
- Je vous parie que je l’emballe pour ce soir, ‘k ?
- Ok ! Un paquet de clope ?
- Ca roule ! Un paquet de clope !

J’avais visé la fille en arrivant. Jolie, mince, blonde, ses longs cheveux libres lui tombaient de chaque côté sur les épaules. Tout à fait mon genre. Je viens souvent ici, mais je ne l’avais encore jamais vue, elle, ce qui était une très bonne raison pour que je me lance. Dans mon dos, Darrel et Kevin font des pronostics en se me chambrant ouvertement. Aucun de nous n’est casé et on en profite. La file avance, arrive notre tour. Mes potes jouent les innocents et me laissent prendre l’initiative.

- Salut !
- Salut.

Elle ne lève pas les yeux, totalement absorbée dans sa tâche répétitive. Bip. Elle passe le premier article.

- Tiens, je t’avais encore jamais vue ici, tu viens de commencer ?
- Je suis arrivée en ville y a deux semaines, oui.

Elle a une voix douce et semble répondre machinalement, sans y penser. Elle doit avoir l’habitude d’être prise à parti par les clients. Bip. Elle passe le second article.

- Ah ! Est-ce que ça te dirais que je t’invite à prendre un verre, disons, ce soir ? Je te fais visiter la ville après si ça te dis, j’habite le coin. En tout bien tout honneur !

J’ai croisé les bras sur le plat de l’espèce de support en plastique qui fait paravent devant elle et je suis presque à sa hauteur. Elle lève enfin les yeux sur moi. Son regard croise le mien et je lis qu’elle est prête à me rembarrer direct, comme le malotru que je suis certainement à ses yeux. Elle a des yeux d’un bleu incroyable, clairs, purs comme un lac d’eau douce. J’en reste scotché. Je lui souris en mode charmeur-mais-pas-trop. Darrel intervient en me poussant d’une bourrade de la main qui me force à me redresser ; dans son genre, c’est un ours.

- L’écoute pas, c’est un dragueur fini, mais il sait pas parler aux filles ! Tiens, si tu veux sortir avec moi, je peux te dire que tu perdras moins ton temps qu’avec lui ! En plus il est fauché !
- C’est ça, comptez sur les potes, j’te jure ! Tu veux vraiment me casser mon coup ! J’suis pas plus fauché que toi, déjà !

Je prends un air outré, il se marre. L’intrusion de Darell l’a interrompue et elle n’a rien dit, baissant les yeux sur son écran. J’aurais parié voir un semblant de sourire sur ses lèvres. Elle annonce le prix comme si de rien n’était, je sors un billet froissé d’une de mes poches et lui tends.

- Alors ? Ce soir, 18 heures ? 19 ? Tu fini à quelle heure ?

Elle me regarde à nouveau et je vois qu’elle hésite. Moi, je sais : je veux qu’elle accepte. Vraiment. Comme jamais je n’avais voulu ça. Cette fille, je la connais depuis 30 secondes à peine mais je peux dire qu’elle a quelque chose de spécial. De plus que les autres. Elle prend le billet tendu du bout des doigts et me rends la monnaie en me fixant droit dans les yeux. Nos mains se frôlent. Elle a l’air de me jauger, de soupeser sa décision à l’aune de je ne sais quel critères. Je sais que je plais aux filles, c’est ma chance. Mais de là à ce qu’elle accepte une offre aussi bourrue, venant d’un parfait inconnu, j’ai misé haut. Pourtant, on dirait que la balance a l’air de pencher en ma faveur.

- Je fini à 19 heures. Viens devant l’entrée de service. Mais te fais pas d’idées.

Yes ! Je jubile intérieurement. Mes potes qui ont embarqués nos achats attendent en se marrant. On l’ignore tous, mais ce moment va changer nos vies.

- Je me fais jamais d’idées ! Ce soir, 19 heures, j’y serais ! Ah au fait, je m’appelle Johann !
- Adeline.

Cette fois, j’en suis sûr, elle a souri.  

Johann Libert

Anonymous
Invité
Dim 13 Mar - 18:26

- Il est passé où, ce p’tit enfoiré de Johann ?!

La voix forte du patron éclate dans l’entrepôt ; quelqu’un doit lui montrer la direction de notre vestiaire, car la porte s’ouvre quelques secondes après et vient claquer contre le mur en tôle. Je suis assis, accoudé sur la vielle table recouverte de formica qui trône au centre de la pièce, en train de pianoter sur mon smartphone. Je lève les yeux sur mon patron, sûr de moi. De toute manière il était pas là pour vérifier quoique ce soit, et je l’emmerde.

- J’suis là, boss, je prends ma pause.
- Ta pause, t’en a déjà pris une ce matin !
- Non, boss, je…

Je n’ai pas temps de finir ma phrase que je viens littéralement m’exploser la gueule par terre, la chaise se fracassant dans mon dos sous la force de sa mandale. Je n’ai même pas eu le temps de la voir venir. Inutile de dire que mon portable a volé de même manière et que vu l’atterrissage, j’aurais de la chance s’il est resté entier. Je le vois dépasser de sous les casiers mais je n’ai pas le temps de le récupérer. Le boss me relève en me tirant par le revers de ma chemise et me balance vers la porte. Comme il fait 1 mètre 95 pour 102 kilos, on va dire que je n’ai pas exactement la possibilité de refuser. Je crois que je saigne du nez, en tout cas c’est ce que m’indique la main que je passe sur mon visage. Il continue de gueuler.

- Tu t’fout de moi, p’tit con !? Tu s’rais pas le fils d’un ami que j’te foutrais à la rue à coups de pieds au cul, et t’en aurais les marques jusqu’à Noël prochain ! Tu va m’faire le plaisir d’aller bosser, et tout d’suite ! C’est la dernière fois que j’passe l’éponge, t’entends !? La DERNIERE !

Je marmonne un « Oui, boss » contraint et contrarié et sors de la pièce pour retourner dans l’atelier sous les regards goguenards de mes prétendus collègues, en essuyant d’un revers de manche le sang qui coule toujours de mon nez et retourne vers la camionnette sur laquelle je suis sensé bosser. Mick m’attends avec un sourire en coin qui en dit bien trop long. Je le fusille du regard, il s’en fout. Il me nargue sans un mot. Je l’ignore. Je bosse avec lui depuis 2 mois. Mick est un vieux mécano qui en a vu d’autre, un rital sec et nerveux, maigre comme un clou. Il me colle toutes les corvées sur le dos. Je ne sais pas pourquoi je reste, j’aurais dû claquer la porte depuis longtemps. Je suis pas là parce que je le voulais. C’est mon père qui m’a fourré là de force parce qu’il en avait marre que je glande à longueur de journée. Faut dire, j’ai rien fait pour pas le mériter… Vraiment pas. Mais ça s’est gâté y a trois mois.

***

- Monsieur Libert…

Le proviseur est un type grand, pincé, avec un ignoble costard bordeaux et des yeux globuleux. Il se réfugie derrière une politesse étudiée et déteste tout ce qui fait tache. Dont moi. Ces derniers temps, surtout moi. Mon père est assis à ma gauche, habillé de sa salopette de boulot, il tripote une vieille casquette entre ses mains et s’il pouvait, il m’étranglerait sur place. Il a été forcé de prendre congé pour répondre à la convocation et ça, il aime pas. Je fais celui qui se sent pas concerné.

- Est-ce que je dois vraiment vous rappeler la liste de ce dont votre fils s’est déjà rendu coupable ? Bagarres multiples, insultes et manque de respect aux enseignants, retards répétés, je ne parle même pas de son taux d’absentéisme… Et là on trouve du cannabis dans son casier. Vous savez sans aucun doute que le lycée ne peut pas se permettre de fermer les yeux éternellement sur ce genre de choses et vous comprendrez sans peine que votre fils ne peut plus rester dans notre établissement…

Viré. Et voilà. De toute manière, les études, je déteste ça. Mon père ne desserre pas les dents de tout le trajet retour et je l’ignore royalement de même. C’est à la maison que ça se corse et je prends une dérouillée mémorable. C’est pas la première, pas la dernière. Ma mère hurle, ma sœur me dit que je l’ai cherché avant de se barrer avec son copain. « Tu ne remettras pas les pieds dans un lycée, pas question que t’en branle pas une aux frais de l’état ! » me jette mon père. Ca ne me fait ni chaud ni froid. Si j’avais su ce que ça signifiait…


***

Pourquoi je reste dans ce garage et pourquoi je continue à me lever le matin à des heures pas possibles, alors que je déteste tout ça, je disais ? Pas pour mon père, donc. Mais le boss, c’est autre chose. Il a un truc, quelque chose qui ne vient pas seulement  de sa carrure herculéenne, non. Quelque chose qui fais que j’ai l’impression de lui devoir un minimum de respect. Au fond, j’ai envie qu’il me garde. Peut-être. Je ne sais pas trop. Ce que je sais, c’est que sans oser l’avouer, j’aime bien ce qu’il essaie de m’apprendre. Si c’était pas ces horaires à la con et la soumission à la hiérarchie, ça me botterais peut-être vraiment. Les mains dans la mécanique, l’odeur de l’huile et du métal, les moteurs, tout ça… Pour le première fois de ma vie j’ai l’impression que ça me parle.

- Ho ! Johann ! Arrête de rêvasser, amène moi la roue, là-bas, bouge-toi le cul !
- Ouais, ouais…

Je me traîne à 2 mètres, là où Mick a laissé la roue qu’on doit changer. Je lui amène sans trop me presser. Il grommelle entre ses dents et pour sûr, c’est à propos du jeune incapable que son patron lui a fourré entre les paluches. Je m’entendrai jamais complétement avec lui ; mais quasiment tout ce que je connais désormais sur la mécanique, je le lui devrais. En attendant, je vais supporter son mauvais caractère et celui du boss pas mal de temps…

***


Johann a écrit:
Mon père n’est désormais plus là pour que je le lui dise et je n’ai jamais osé. Mais je crois, finalement, qu’il a été fier de moi. Si je n’ai pas plus mal tourné, c’est grâce à lui. Et à mon premier boss. Jamais je ne les en ai remerciés.
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