Haut de page
Bas de page



 

Compte à rebours - Kyle Collins
 :: Memorial :: Mémoires

Kyle Collins

Anonymous
Invité
Mer 6 Juil - 14:46
Cypress Point, Lost Creek près d'Austin. 12 Octobre 2033.

Je ne savais plus où égarer mes pensées. Irrémédiablement, elles revenaient aux événements de cette nuit et instantanément les larmes me venaient aux yeux, eux déjà bien gonflés. Je devais avoir une tête absolument hideuse, mais ce n’était pas le nerf de mes préoccupations. Je gardais le regard rivé sur la large baie vitrée qui me renvoyait les rayons d’un doux soleil automnal filtrant à travers les dentelles de rideaux blanc.
Affalée sur le canapé, le coude posé sur le dossier et le visage tourné légèrement en arrière vers cette source lumineuse, j’entamais le dernier ongle encore non rongé qui restait sur ma main droite avec une ferveur angoissante.

« Hey. Tiens. T’as une mine affreuse. »

Je remerciais intérieurement mon hôtesse pour en avoir rajouté à mon malheur tandis que je portais mon regard sur elle, mais ce n’était pas vraiment de la pitié ou de l’ironie que je vis gravé sur son visage, plutôt de l’inquiétude, profonde, réelle. Une inquiétude que j’avais souvent vu gravé sur son visage à mon égard dès que quelque chose n’allait pas. Plus qu’une sœur, Cam avait toujours été la mère qu’on avait jamais eu pour moi. C’est pourquoi j’accueillis sans broncher la boite de mouchoir qu’elle me tendait, en en volant deux feuilles au passage avant de la caser sur mes genoux et que je suivais des yeux la tasse de café qu’elle posait sur la table basse, face à moi.
J’essuyais mes yeux, mon nez, et le reste de mon visage avant de concentrer mon attention sur cette boite en carton salvatrice qui trônait sur mes cuisses. Maintenant que je n’étais plus seule, je savais que je ne pourrais pas couper aux aveux de cette situation.
Je sentais le regard lourd de Cam qui pesait sur moi alors qu’elle prenait place juste à côté sur le canapé, et comme j’étais à moitié de travers sur la banquette, quasiment en face de moi.
Elle saisit l’une de mes mains, celle qui tenait le mouchoir froissé à moitié usagé en gardant un léger silence avant de continuer.

« Qu’est-ce qui s’est passé Kitten ? »

Chaton… elle avait l’art de remettre sur la table les surnoms appropriés à chaque situation, et ce petit diminutif me fit presque sentir en sécurité. Je cherchais les mots que j’avais travaillé pendant des heures dans ma tête comme un discours tout préparé mais dont le sens était bien trop lourd à porter pour être lancé de manière anodine. Chacun des mots me pesait sur le cœur.
Je trouvais enfin la force d’aligner les quelques phrases qui s’obstinaient à tourner en rond en moi, en les trouvant pourtant si fade que j’avais crainte qu’ils ne soient perçu sans l’impact qu’elles me provoquaient.

« Il a braqué une arme sur moi. Il m’a menacé avec son pistolet, il semblait hors de lui. »

Le regard de ma sœur s’écarquilla d’une crainte redoublée ce qui accentua le flot de larme qui s’échappait et roulait sur mes joues, et n’arrangea en rien l’inquiétude de Cam.

« Il t’a frappé ? Est-ce qu’il t’a fait du mal, Kat ? »
« Non. Non… il ne m’a pas touché. »

Je cherchais déjà à le protéger, et quelque part au fond de moi, je savais que je l’aimais toujours autant et que j’étais prête à le pardonner s’il me le demandait. Je regrettais déjà de ne pas avoir tout simplement tout gardé pour moi. Ce n’était peut-être qu’un épisode passager, qu’un dérapage sans importance, et voilà qu’au lieu de l’aider, je venais monter ma sœur contre lui. Je me sentais stupide et minable, de n’avoir pas sût laisser cet événement de côté ni d’avoir été assez forte pour le gérer toute seule.

« Il avait bu ? Il était ivre ? »
« Non. Pas cette fois. Enfin je veux dire. Il… oh non Cam… je n’aurais pas dû t’en parler… ce n’était vraiment rien… »
« Vraiment rien ? Tu as vu dans quel état tu es ? Tu vas me dire précisément ce qu’il s’est passé. »

Je sentais à son regard que je n’allais pas m’en tirer si facilement. J’avais quémandé son aide en me réfugiant chez elle et je ne pouvais plus en échapper. Je reprenais ma main et mon mouchoir pour éponger mon visage, finissant par considérer la tasse histoire de retarder l’échéance. Mais ma sœur était particulièrement patiente et je fus contrainte d’obtempérer sous l’intensité de son regard.

« Il avait eu une journée éprouvante. Il était très nerveux, en colère. La banque venait de lui refuser un prêt sous prétexte que sa pension n’était pas suffisante, et le matin, il avait été refusé à un entretien. Il était très fatigué, il voulait se coucher tôt. Il devait être… quoi … 4h du matin. Je me suis levée, j’avais une envie pressante et j’ai fait une halte à la cuisine. C’est là qu’il a débarqué, avec son flingue braqué sur moi. Il m’a demandé de poser ce que j’avais en main. Il grondait, j’étais terrorisé. J’ai lâché la brique de lait, tout s’est rependu par terre, je n’osais plus bouger. J’ai essayé de lui dire de poser son arme mais, il ne m’écoutait pas. Il m’a forcé à mettre mes mains au sol en continuant de me menacer. Je ne savais pas quoi faire. J’avais l’impression que c’était quelqu’un d’autre. Un inconnu qui avait pris son apparence. Son regard, le ton de sa voix, je ne reconnaissais rien de lui. J’avais tellement peur. J’avais beau lui parler, lui demander ce qu’il se passait, il ne répondait que par des injures. Mon dieu, j’ai cru… j’ai cru qu’il allait le faire, qu’il allait tirer. Je me suis baissée, et il est partit. Il est sorti par le jardin, j’ai pas osé le suivre. C’était comme s’il ne me reconnaissait plus. Il y avait quelque chose dans ses yeux… c’était vraiment terrible. J’ai filé dans la chambre, j’ai enfilé un pantalon, j’ai pris mes clés et je suis partit. Je ne l’ai pas croisé, mais je sais, je sais que s’il m’avait vu, il aurait tiré. »

Ma voix était tremblant et avait failli à de nombreuses reprises. J’avais bégayé, je m’étais reprise plusieurs fois lorsque ma voix coinçait mes mots, mais j’avais fini par y arriver au prix de nouvelles larmes, de nouveaux sanglots qui poussèrent Cameron à me serrer contre elle, renversant au passage quelques gouttes de caféine sur mon pantalon. Je ressentais à nouveau toute cette épouvante que j’avais ressenti au moment des faits. Ca me prenait au cœur, aux tripes, j’en suffoquais.

Je sursauta lorsque mon portable vibra dans ma poche. Je savais très bien de qui il s’agissait, c’était bien la cinquantième fois au moins depuis ce matin. Je reposa la tasse sur la table à proximité en sortant de ma poche l’objet en question qui finit par indiquer l’appel manqué.

« C’est lui ? »
« Oui. »

Cam s’empara de l’appareil, ouvrit le clapet et l’éteignit définitivement. Je voyais s’éteindre l’écran qui renvoyait son nom sans que je ne puisse réagir, impuissante et résignée à la laisser gérer ma situation.

« Ecoute. Je vais prévenir Pat’. Il va passer récupérer tes affaires, tu restes à la maison. Pas question que tu retournes là-bas. Il est dangereux, tu m’entends ? On ira ensuite au poste et tu déposeras plainte contre lui. Ils te protégeront. »

J’avais l’impression d’être tombé plus bas que terre, et m’y enfonçais encore, tout ça par ma faute. Tout ce que je voulais, c’était prendre un peu de recul, réfléchir à tout ça et à la manière dont je devais apprendre à le gérer, mais certainement pas faire face à une situation aussi radicale. Porter plainte ? Non ! Non, bien sûr que non, je n’en avais pas envie. Je n’avais pas accepté de vivre avec lui, avec lui et ses épreuves pour fuir à la moindre difficulté. Il ne méritait pas ça. Il avait besoin de moi, et je devais juste chercher à savoir comment. Et je me rendis compte qu’il était tout seul, là-bas, tandis que je me morfondais ici comme une pauvre idiote.

« Non. J’vais rentrer, c’est mieux pour tout le monde. »
« Kat, arrête de délirer. Il est dangereux. Tu sais ce que ça veut dire ? Merde, j’ai l’impression que t’arrive pas à saisir, là. C’est pas juste une petite dispute de couple où on fait la paix et on en parle plus. S’il pète à nouveau un plomb, tu seras dans sa ligne de mire. Il est instable. Putain, c’est triste pour lui, après ce qu’il a fait, mais tu peux pas mettre ta vie en danger. Tu comprends ? Il était pas censé se shooter aux médocs ?»
« Si… si, bien sûr. Il les prends… mais… »
« Mais ça ne suffit plus. Alors il faut prendre les devants tant qu’il est encore temps. Il n’est pas trop tard. »
« Si, c’est trop tard. »

J’avais balancé ça sans plus me retenir, parce que je me mordais les lèvres à empêcher cette vérité, comme si l’aveu en lui-même lui donnerait consistance, réalité, comme si en parler scellerait les faits définitivement. Je croisais à nouveau le regard de Cam à la fois effrayé et courroucé. Je savais qu’elle faisait ça par amour. Par amour pour moi, et que tout ce qu’elle voulait c’était me protéger. Je n’avais pas encore perdu ma raison pour croire qu’elle voulait juste se dresser entre lui et moi. Je savais qu’elle avait compris. Qu’elle saisissait là où je voulais en venir en posant des justifications à tous les détails à côté desquels elle était passé. Je finis par confirmer toute l’importance de la situation et de mon implication par trois mots, simples et si douloureux.

« Je suis enceinte. »
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Sauter vers: